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  • Le prix réel de votre nourriture ? Personne ne le sait vraiment — et c’est un problème majeur

    Le prix réel de votre nourriture ? Personne ne le sait vraiment — et c’est un problème majeur


    Par prixdesmarches.com — Publié le 22 février 2026


    En ce début de Ramadan et de carême chrétien, le ministère ivoirien du Commerce a intensifié ses opérations de contrôle des prix alimentaires à Abidjan. La Brigade de Contrôle Rapide (BCR) envoie des agents sur le terrain, reçoit des dénonciations de citoyens, effectue des achats de vérification, dresse des procès-verbaux et notifie des amendes. Depuis début 2025, plus de 200 missions ont été conduites dans les surfaces commerciales d’Abidjan. Un reportage de Reflet TV, publié entre le 20 et le 21 février 2026 et largement relayé sur les réseaux sociaux — notamment par d’autres médias ivoiriens comme LifeTV —, documente ces opérations dans le quartier Adjawioui.

    L’intention est bonne. La méthode est sérieuse. Mais une question s’impose : dans une région de plusieurs centaines de millions de consommateurs, des agents sur le terrain suffisent-ils vraiment à garantir la transparence des prix alimentaires ?

    La réponse est non. Et comprendre pourquoi, c’est comprendre l’ampleur du problème que prixdesmarches.com entend résoudre.


    Le prix réel d’un produit alimentaire : une donnée introuvable

    Posez-vous cette question simple : quel est le prix exact d’un kilo de riz ordinaire, ce matin, au marché de Koumassi à Abidjan ? Et au marché de Treichville ? Et à Yopougon ?

    Personne ne peut vous répondre avec certitude. Pas le ministère du Commerce. Pas les organisations internationales. Pas les chercheurs. Et certainement pas le consommateur qui se rend au marché.

    Ce n’est pas un problème de bonne volonté. C’est un problème structurel, documenté depuis des décennies, et que personne n’a encore résolu à l’échelle.

    Il y a pourtant trois prix qui coexistent sur chaque marché :

    Le prix affiché — quand il existe. En Côte d’Ivoire, l’article 25 de l’ordonnance 2013-662 oblige les commerçants à afficher les prix. Dans la pratique, la BCR constate régulièrement des infractions. Le prix affiché, quand il existe, n’est donc pas toujours le prix pratiqué.

    Le prix déclaré — celui que le commerçant annonce quand on lui demande. Il peut varier d’un client à l’autre, d’une heure à l’autre, selon la tête du client ou la pression du moment.

    Le prix payé — le seul qui soit incontestable. C’est celui qui figure sur le ticket de caisse après paiement, ou que le consommateur a effectivement sorti de sa poche au marché. C’est la seule donnée vraiment fiable. Et c’est précisément celle qui n’est nulle part systématiquement collectée, agrégée, ni rendue accessible.


    Ce que font déjà les États — et pourquoi ce n’est pas suffisant

    La BCR en Côte d’Ivoire : une approche nécessaire mais limitée

    Le modèle ivoirien de la Brigade de Contrôle Rapide est instructif. Selon le reportage de Reflet TV du 20-21 février 2026, le mécanisme fonctionne ainsi : un citoyen dénonce un commerçant via le numéro 1343, la BCR envoie un agent effectuer un achat sur place pour vérifier les faits, puis procède à une convocation avec procès-verbal.

    Les résultats sont réels : sucre blanc vendu à 900 FCFA au lieu de 875 FCFA (le prix plafonné), sucre roux à 900 FCFA au lieu de 825 FCFA, défaut d’affichage généralisé, produits avariés en vente. Les amendes peuvent atteindre 50,5 millions de FCFA pour pratique de prix illicite.

    Mais ce système se heurte à des limites structurelles impossibles à surmonter par la seule présence humaine sur le terrain :

    • Il est réactif, jamais préventif : l’agent intervient après que le consommateur a déjà payé un prix injuste
    • Il est dépendant de la dénonciation : sans signalement citoyen, pas d’intervention
    • Il est géographiquement limité : combien d’agents pour combien de marchés, de boutiques, de vendeurs ambulants dans une seule ville comme Abidjan, sans parler du reste du pays ?
    • Il ne produit aucune donnée exploitable en continu : les constats restent dans des PV administratifs, pas dans une base de données accessible

    L’inspectrice de la BCR le reconnaît elle-même dans le reportage : « La lutte contre la vie chère est très importante. C’est à la population de nous aider afin que nous puissions les aider dans la lutte contre la vie chère. » C’est un aveu lucide : sans l’aide massive des citoyens, le système ne peut pas fonctionner à l’échelle.

    Les systèmes institutionnels régionaux : quarante ans d’insuffisance documentée

    La Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé. À l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, des tentatives de suivi des prix alimentaires existent depuis les années 1980. Le bilan est sévère.

    Le RESIMAO — Réseau des Systèmes d’Information des Marchés en Afrique de l’Ouest — fédère 9 pays et 390 marchés. Ses bulletins sont publiés trimestriellement, en PDF. Dans un environnement où les prix alimentaires peuvent varier de 20 à 30 % en quelques semaines, un bulletin trimestriel est une photographie périmée au moment de sa publication.

    Le système de surveillance du PAM (Programme Alimentaire Mondial) suit 361 marchés dans 16 pays d’Afrique de l’Ouest. Mais selon l’OCDE, 85 % des séries de prix concernent uniquement les céréales — riz, mil, sorgho, maïs — alors que les ménages consomment une diversité bien plus large de produits.

    Plus grave encore : le principal système de surveillance commerciale de la région, qui couvrait plus de 320 marchés sur 10 corridors transfrontaliers, s’est effondré entre 2022 et 2024 faute de financement. Des chercheurs de l’OCDE, de la CEDEAO et du CILSS ont eux-mêmes alerté sur cette disparition dans The Conversation en janvier 2025.


    Les conséquences concrètes de cette opacité

    L’absence de données de prix fiables, en temps réel et accessibles n’est pas un inconvénient technique. C’est une défaillance de marché aux conséquences mesurables pour chaque acteur de la chaîne alimentaire.

    Pour le consommateur : il paie sans savoir s’il paie juste. Sur un même produit, dans une même ville, les écarts de prix peuvent atteindre 50 à 75 % d’un marché à l’autre — comme l’a révélé l’application gouvernementale Talo à Kinshasa en 2025. Sans référentiel accessible, le consommateur est structurellement en position de faiblesse face au commerçant.

    Pour le petit producteur : il vend sans connaître les prix pratiqués sur les marchés urbains. L’AFD documente que les petits agriculteurs, faute d’information sur les prix réels, vendent leurs récoltes à des collecteurs qui fixent le prix — et ne perçoivent souvent que 30 à 40 % du prix final payé par le consommateur.

    Pour l’entrepreneur et le commerçant : toute étude de marché sérieuse nécessite des données de prix fiables, géolocalisées et actualisées. Ces données n’existent pas sous une forme accessible et structurée. Lancer une activité commerciale dans ce contexte revient à naviguer sans boussole.

    Pour le commerçant transfrontalier : le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest représente environ 10 milliards de dollars par an selon l’OCDE/CSAO (2025) — soit six fois plus que ce que reflètent les statistiques officielles. Jusqu’à 85 % de ce commerce n’est pas enregistré. Un commerçant qui arbitre entre s’approvisionner à Kano, à Ouagadougou ou à Lomé le fait dans un brouillard informationnel quasi total.

    Pour les organisations internationales : agences onusiennes, ONG, institutions de développement ont besoin de données de prix fiables pour calibrer leurs interventions, mesurer l’impact de leurs programmes, détecter les crises avant qu’elles n’explosent. Les données actuelles sont insuffisantes pour nourrir ce type d’analyse en continu.

    Pour les gouvernements : la BCR ivoirienne envoie des agents sur le terrain. C’est sa mission et elle la remplit. Mais elle n’a pas accès à une photographie continue, exhaustive et automatisée de l’état des prix sur l’ensemble du territoire. Les décisions de politique commerciale — fixation des prix plafonds, détection des hausses anormales, déclenchement d’interventions — se prennent sur la base de données fragmentaires.


    Pourquoi les données des supermarchés ne sont pas la réponse

    Une piste intuitive serait de s’appuyer sur les grandes surfaces, qui disposent de systèmes de caisse informatisés et de bases de données produits. C’est séduisant en apparence, mais insuffisant pour deux raisons majeures.

    Premièrement, les supermarchés ne représentent qu’une fraction minoritaire des achats alimentaires en Afrique de l’Ouest. L’essentiel des achats quotidiens se fait dans les marchés de quartier, les boutiques de proximité et auprès des vendeurs ambulants — qui ne produisent aucune donnée formalisée.

    Deuxièmement, même dans les supermarchés, le prix en rayon n’est pas toujours le prix en caisse. Des écarts de quelques dizaines de FCFA existent régulièrement entre l’étiquette sur l’étagère et le montant facturé. Le seul prix incontestable reste celui effectivement payé par le consommateur — après transaction.


    Ce que la recherche démontre : l’information transforme les marchés

    L’impact de la transparence des prix sur le fonctionnement des marchés alimentaires est documenté scientifiquement. L’économiste Jenny Aker (Tufts University) a démontré dans une étude publiée dans l’American Economic Journal (2010) que l’introduction de la téléphonie mobile au Niger entre 2001 et 2006 — qui a simplement permis aux acteurs du marché de se parler et de partager des informations sur les prix — a réduit la dispersion des prix des céréales entre marchés de 10 à 16 %.

    Ce chiffre est important : il indique qu’une partie significative du surcoût alimentaire supporté par les consommateurs africains n’est pas liée aux coûts réels de production ou de transport, mais à l’opacité informationnelle — c’est-à-dire au simple fait que les acteurs du marché ne disposent pas de la même information au même moment.

    L’OCDE a par ailleurs documenté que les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest sont structurellement 30 à 40 % plus élevés qu’ils ne devraient l’être à niveau de revenu comparable. Une part de ce surcoût est directement imputable à l’asymétrie d’information entre acheteurs et vendeurs.


    prixdesmarches.com : une infrastructure de données de prix pour l’Afrique de l’Ouest et Centrale

    C’est dans ce contexte que s’inscrit prixdesmarches.com — une entreprise privée dont l’objet est de collecter, agréger et rendre accessibles les données de prix alimentaires réels, à partir de la source la plus fiable qui existe : le prix effectivement payé par le consommateur.

    Le principe fondateur est simple : le seul prix qui compte est celui d’après paiement. Pas le prix affiché. Pas le prix déclaré. Pas le prix communiqué par un distributeur. Le prix que le consommateur a réellement payé.

    À partir de cette donnée, collectée via plusieurs canaux auprès des consommateurs eux-mêmes, prixdesmarches.com a vocation à construire une base de données de prix en temps réel, couvrant 17 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, permettant à chaque type d’utilisateur d’accéder à l’information dont il a besoin :

    • Le consommateur peut vérifier si le prix qu’on lui propose est dans la norme, comparer les marchés de sa ville, et anticiper ses achats
    • L’entrepreneur peut conduire des études de marché sérieuses : quels produits, à quel prix, dans quelle zone, avec quelles variations saisonnières
    • Le commerçant transfrontalier peut identifier les opportunités d’arbitrage entre marchés régionaux
    • L’organisation internationale peut accéder à des données fiables, continues et géolocalisées pour nourrir ses analyses et calibrer ses interventions
    • Le gouvernement — comme la BCR en Côte d’Ivoire — peut disposer, en appui à ses agents de terrain, d’une photographie automatisée et continue de l’état des prix, sans remplacer le contrôle humain mais en le rendant plus ciblé et plus efficace

    Nous sommes à l’ère du digital et de l’IA. Les prix alimentaires africains doivent l’être aussi.

    La BCR envoie des agents sur le terrain. Le RESIMAO publie des bulletins trimestriels en PDF. Les organisations internationales travaillent sur des estimations. Ce sont des efforts réels, portés par des professionnels sérieux — mais ce sont des outils du passé appliqués à un problème du présent.

    En 2026, les technologies de collecte de données massives, de traitement automatisé et de visualisation en temps réel existent. Elles sont utilisées pour suivre les prix des actions en bourse à la milliseconde, pour analyser les comportements d’achat des consommateurs européens, pour optimiser les chaînes logistiques mondiales.

    Elles n’ont pas encore été appliquées sérieusement au problème des prix alimentaires en Afrique de l’Ouest — à l’échelle, avec la rigueur et l’accessibilité nécessaires.

    C’est précisément ce vide que prixdesmarches.com entend combler.


    prixdesmarches.com est un projet privé en cours de développement, couvrant 17 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale.


    Sources

    • FAO (nov. 2025). Food Outlook — Sub-Saharan Africa food imports to reach $65 billion. foodbusinessmea.com
    • OCDE/CSAO (2025). Le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest : Nouvelles données, nouvelles perspectives. oecd.org
    • OCDE/CSAO (2023). Healthy diets, costs and food policies in the Sahel and West Africa. oecd-ilibrary.org
    • AFD/CIRAD (2012). Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne. Focales n°14. afd.fr
    • The Conversation (janv. 2025). Afrique de l’Ouest : l’effondrement du système de surveillance commerciale met en péril la sécurité alimentaire. theconversation.com
    • Aker, Jenny C. (2010). Information from Markets Near and Far: Mobile Phones and Agricultural Markets in Niger. American Economic Journal: Applied Economics, 2(3), 46–59. aeaweb.org
    • Inter-réseaux. RESIMAO — Réseau des Systèmes d’Information des Marchés en Afrique de l’Ouest. inter-reseaux.org
    • Le Patriote, Côte d’Ivoire (août 2025). La BCR intensifie ses actions contre le non-respect des prix et le défaut d’affichage. lepatriote.ci
    • Reflet TV, Côte d’Ivoire (entre le 20 et le 21 fév. 2026). Reportage BCR — contrôle des prix alimentaires, Adjawioui, Abidjan. Relayé sur les réseaux sociaux, dont par LifeTV. youtube.com
    • FMI (2022). Africa Faces New Shock as War Raises Food and Fuel Costs. imf.org
    • CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024. unctad.org
    • FAO (2023). The State of Food Security and Nutrition in the World 2023. fao.org
  • #8. La dépendance aux importations alimentaires et la vulnérabilité aux chocs de prix mondiaux : pourquoi l’Afrique de l’Ouest a besoin de marchés régionaux transparents

    prixdesmarches.com


    Un continent qui importe sa nourriture à hauteur de 65 milliards de dollars par an

    L’Afrique subsaharienne est prise dans un paradoxe structurel : elle possède 60 % des terres arables non cultivées de la planète, mais elle est devenue importatrice nette de nourriture. Selon le dernier rapport Food Outlook de la FAO publié en novembre 2025, les importations alimentaires de l’Afrique subsaharienne devraient atteindre 65 milliards de dollars en 2025, en hausse de 4 % par rapport aux 62,8 milliards enregistrés en 2024, marquant une troisième année consécutive de croissance. À l’échelle du continent tout entier, la facture alimentaire d’importation est passée de 35,4 milliards de dollars en 2015 à plus de 60 milliards en 2022, et pourrait atteindre 90 à 110 milliards de dollars sans interventions significatives, selon les estimations convergentes de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) et d’Afreximbank.

    Les céréales — blé, riz, orge et farine de blé — constituent le premier poste de dépense, avec 21,9 milliards de dollars projetés en 2025, soit environ un tiers de la facture totale. Les huiles alimentaires, les produits de la pêche, le sucre et les boissons suivent, pour un total combiné de 23,4 milliards de dollars. Les cinq premiers importateurs alimentaires de la région sont l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Éthiopie, le Kenya et la Côte d’Ivoire.

    Cette dépendance n’est pas une fatalité naturelle. Elle résulte d’un héritage historique où les politiques agricoles ont privilégié les cultures d’exportation (cacao, café, coton) au détriment de la production vivrière, d’un sous-investissement chronique dans l’agriculture (les gouvernements africains y consacrent en moyenne 3 à 4 % de leur budget, bien en deçà des 8 % observés en Asie de l’Est), et d’un déficit d’infrastructures de stockage, de transformation et de logistique qui limite la capacité productive du continent.

    Sources :

    • FAO (2025). Food Outlook, novembre 2025. Cité par Food Business MEA : https://www.foodbusinessmea.com/sub-saharan-africa-food-imports-to-reach-us65-billion-in-2025-fao/
    • Ecofin Agency (2025). « Sub-Saharan Africa’s food imports set to reach $65 billion in 2025 ». https://www.ecofinagency.com/news/2011-50670-sub-saharan-africa-s-food-imports-set-to-reach-65-billion-in-2025
    • Afreximbank (2024). Food Imports and Food Security in Africa: Addressing the Challenges. https://media.afreximbank.com/afrexim/Food-Imports-and-Food-Security-Addressing-the-Challenges.pdf
    • Kilimo Kwanza (2024). « Africa’s Annual Food Imports at $50 Billion Set to Surge to $90-$110 Billion by 2025 ». https://kilimokwanza.org/africas-annual-food-imports-at-50-billion-set-to-surge-to-90-110-billion-by-2025-without-urgent-action-exploring-the-gains-challenges-and-path-to-self-sufficiency/

    Quand le monde tousse, l’Afrique de l’Ouest suffoque : la cascade des chocs récents

    La guerre Russie-Ukraine : un électrochoc alimentaire

    L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a provoqué l’une des crises alimentaires les plus sévères de la dernière décennie pour l’Afrique de l’Ouest. La Russie et l’Ukraine étaient alors respectivement le premier et le cinquième exportateur mondial de blé, et l’Ukraine fournissait environ 10 % des exportations mondiales de cette céréale. La perturbation simultanée de l’approvisionnement en blé, en maïs, en huiles végétales et en engrais a déclenché une flambée des prix sans précédent depuis 2008.

    Selon la Banque mondiale, entre juin 2021 et juillet 2022, les prix du blé ont augmenté de 42 %, ceux du maïs de 47 %, tandis que les prix des engrais avaient plus que doublé. L’indice FAO des prix alimentaires a bondi de 21 % en février 2022 par rapport à 2021, atteignant un record historique. Le FMI a estimé que l’inflation en Afrique subsaharienne a atteint 12,2 % en 2022 et 9,6 % en 2023 — les niveaux les plus élevés depuis 2008. L’institution a averti que la hausse des prix alimentaires et de l’énergie augmentait significativement les risques de troubles sociaux dans les pays les plus pauvres.

    En Afrique de l’Ouest spécifiquement, la Banque mondiale a documenté que les importations de blé dans la région, dont environ 20 % provenaient de Russie et 8 % d’Ukraine avant le conflit, ont été directement perturbées. L’Afrique de l’Ouest a enregistré 9,7 millions de personnes supplémentaires en situation d’insécurité alimentaire aiguë directement attribuées aux effets de la guerre. Au Cameroun, le gouvernement a exprimé sa préoccupation face à une réduction de 60 % des importations de blé en provenance d’Ukraine et de Russie. Au Nigeria, l’inflation alimentaire atteignait 17,2 % en glissement annuel dès mars 2022, avec des hausses allant de 34 % pour le pain à 50 % pour les haricots. En 2021, la Russie et l’Ukraine représentaient ensemble 31 % des importations de blé du Nigeria.

    Les restrictions d’exportation indiennes : le riz pris en otage

    La vulnérabilité de l’Afrique de l’Ouest ne se limite pas au blé. Entre 2022 et 2024, l’Inde — premier exportateur mondial de riz, qui fournissait avant les restrictions plus de la moitié de ses exportations de riz au continent africain — a imposé une série de restrictions sur ses exportations : interdiction des exportations de riz brisé (septembre 2022), taxes supplémentaires de 20 % sur le riz non-basmati, puis interdiction totale des exportations de riz blanc non-basmati (juillet 2023).

    L’impact sur l’Afrique a été massif. Selon l’IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires), les exportations de riz indien vers l’Afrique ont chuté de 5,3 millions de tonnes (soit -43 %) entre septembre 2022 et août 2023 — représentant 75 % de la baisse mondiale des exportations indiennes de riz. Les prix mondiaux du riz ont augmenté d’environ 20 % pendant la période de restrictions. L’Inde représentait plus de 60 % des importations de riz pour 17 pays africains, et plus de 80 % pour neuf d’entre eux. Le Sénégal, gros consommateur de riz brisé, a dû négocier directement avec l’Inde la reprise des livraisons — obtenue seulement au dernier trimestre 2024, avec une baisse de prix de 10 % par rapport aux niveaux de crise.

    La dépréciation monétaire : le multiplicateur invisible

    Aux chocs d’offre mondiaux s’ajoutent les chocs monétaires domestiques, qui amplifient considérablement l’impact des prix internationaux sur les consommateurs locaux.

    Le cas du Nigeria est emblématique. Entre juin 2023 et début 2024, le naira a perdu plus de 70 % de sa valeur par rapport au dollar, passant de 450 à plus de 1 600 NGN/USD après la décision du gouvernement Tinubu d’unifier les taux de change. L’inflation alimentaire a atteint près de 40 % fin 2024, et l’inflation globale culminait à 34,8 % en décembre 2024 — le plus haut niveau en près de trois décennies. Le Nigeria important 99 % de sa consommation de blé (environ 6 millions de tonnes par an) et une part significative de son riz, la dépréciation du naira s’est traduite par un doublement ou un triplement des prix pour le consommateur final, indépendamment de toute variation des cours mondiaux.

    La Banque mondiale a analysé en 2024 cette divergence dans les trajectoires d’inflation en Afrique subsaharienne : les pays de la zone franc CFA, dont la monnaie est arrimée à l’euro, ont maintenu une inflation relativement contenue, tandis que les pays à monnaie flottante comme le Nigeria, le Ghana (dont le cedi a perdu 54 % en 2022) et l’Éthiopie ont vu leurs prix alimentaires s’envoler. Ce constat est crucial pour l’Afrique de l’Ouest, qui abrite simultanément les deux régimes monétaires : la zone UEMOA (franc CFA) et le Nigeria (naira), ce qui crée des distorsions de prix massives entre marchés voisins.

    Sources :

    • FMI (2022). « Africa Faces New Shock as War Raises Food and Fuel Costs ». https://www.imf.org/en/blogs/articles/2022/04/28/blog-africa-faces-new-shock-as-war-raises-food-fuel-costs
    • FMI (2023). « Global Food Crisis May Persist, With Prices Still Elevated After Year of War ». https://www.imf.org/en/Blogs/Articles/2023/03/09/global-food-crisis-may-persist-with-prices-still-elevated-after-year-of-war
    • Banque mondiale (2024). « Global wheat shipments withstood the shock of Russia’s invasion of Ukraine ». https://blogs.worldbank.org/en/trade/global-wheat-shipments-withstood-shock-russias-invasion-ukraine
    • Banque mondiale (2024). « Currencies and inflation across Sub-Saharan Africa in 2024: Divergent experiences ». https://blogs.worldbank.org/en/africacan/currencies-and-inflation-across-sub-saharan-africa-in-2024-divergent-experiences-afe-1124
    • PMC/NIH (2023). « How the War in Ukraine Affects Food Security ». https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10648107/
    • IFPRI/IFPRI Food Security Portal (2024). « India lifts export restrictions on rice ». https://asia.foodsecurityportal.org/node/3309
    • IFPRI Food Security Portal. Food and Fertilizer Export Restrictions Tracker. https://www.foodsecurityportal.org/tools/COVID-19-food-trade-policy-tracker
    • Human Rights Watch (2022). « Ukraine/Russia: As War Continues, Africa Food Crisis Looms ». https://www.hrw.org/news/2022/04/28/ukraine/russia-war-continues-africa-food-crisis-looms
    • The Conversation (2024). « Inflation in Nigeria is still climbing while it has slowed globally: here’s why ». https://theconversation.com/inflation-in-nigeria-is-still-climbing-while-it-has-slowed-globally-heres-why-222226
    • DAI (2024). « The Seeds of Opportunity in Nigeria’s Devaluation Crisis ». https://dai-global-developments.com/articles/the-seeds-of-opportunity-in-nigerias-devaluation-crisis/
    • Chatham House (2025). « Nigeria’s economy needs the naira to stay competitive ». https://www.chathamhouse.org/2025/03/nigerias-economy-needs-naira-stay-competitive

    La fragmentation régionale : un facteur aggravant de la vulnérabilité

    Un commerce intra-africain structurellement faible

    Cinq ans après le lancement officiel des échanges sous la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf/AfCFTA), le commerce intra-africain reste bloqué à environ 16-17 % du commerce total du continent, contre 59 % en Asie et 68 % en Europe. Bien que le commerce intra-africain ait progressé de 69 milliards de dollars en 2019 à 81 milliards en 2023, la mise en œuvre concrète de l’accord reste freinée par des barrières non-tarifaires persistantes, des règles d’origine incomplètes, des systèmes douaniers fragmentés et des déficits d’infrastructure.

    Comme le souligne un bilan quinquennal de l’AfCFTA publié fin 2025 : malgré l’engagement de près de 50 pays en matière de libéralisation tarifaire, les barrières non-tarifaires — normes techniques, procédures sanitaires et phytosanitaires, lourdeurs douanières — « se sont avérées plus contraignantes que les tarifs eux-mêmes, agissant comme des coûts cachés qui perturbent les chaînes d’approvisionnement ». Le temps moyen de dédouanement atteignait 126 heures et les coûts logistiques étaient près du double de la moyenne mondiale. L’UNICEF a estimé que les infrastructures inadéquates (routes, rail, ports) peuvent augmenter le coût des marchandises de 30 à 40 %. La CNUCED confirme : les coûts de transport représentent environ 29 % du prix des biens échangés en Afrique, contre 7 % pour les biens échangés en dehors du continent.

    La CEA des Nations Unies estime qu’une mise en œuvre complète de l’AfCFTA d’ici 2045 pourrait augmenter le PIB continental de 141 milliards de dollars et le commerce intra-africain de 276 milliards de dollars (+45 %). Mais cinq ans après le début des échanges, le fossé entre les ambitions et la réalité reste considérable.

    Le « Sahelexit » : quand la géopolitique amplifie la fragmentation alimentaire

    La fragilité du commerce alimentaire régional a été brutalement illustrée par la crise de la CEDEAO. Le retrait de trois États membres fondateurs — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — effectif le 29 janvier 2025, a créé une nouvelle ligne de fracture au cœur même des corridors alimentaires ouest-africains. Ces trois pays représentent 16 % de la population du bloc (424 millions d’habitants) et 7 % de son économie.

    Avant même le retrait formel, les sanctions imposées après les coups d’État militaires ont eu un impact mesurable sur les prix alimentaires. Au Niger, le prix moyen du riz sur les marchés a augmenté de 38 % entre juillet 2023, date de l’imposition des sanctions, et février 2024, date de leur levée. Le Bénin, dont le port de Cotonou est le principal point de transit des marchandises vers le Niger, a vu ses recettes portuaires chuter dramatiquement. Le Burkina Faso et le Niger importent la majeure partie de leur électricité depuis la Côte d’Ivoire et le Nigeria, et leur possible exclusion du West African Power Pool menace non seulement l’approvisionnement énergétique mais aussi les capacités de stockage et de transformation alimentaire.

    Cette fragmentation politique se superpose à une réalité commerciale que le rapport OCDE 2025 a magistralement documentée : le commerce alimentaire régional, estimé à 10 milliards de dollars par an, est intrinsèquement transfrontalier. Les réseaux d’oignons nigériens, de bétail sahélien, de céréales entre le Niger et le Nigeria, de tubercules entre le Bénin et ses voisins — tous ces flux dépendent de la fluidité des frontières. Toute perturbation politique se traduit immédiatement en inflation alimentaire pour des populations qui consacrent déjà 40 à 50 % de leur budget à se nourrir.

    Sources :

    • africa.com (2025). « AfCFTA’s scorecard after five years ». https://africa.com/afcftas-scorecard-after-five-years/
    • ALREI/ITUC-Africa (2025). « A five-year review of the AfCFTA through a trade union lens ». https://tradeunionsinafcfta.org/a-five-year-review-of-the-afcfta-through-a-trade-union-lens/
    • CEA-ONU (2025). « ERA 2025: With effective implementation, the AfCFTA can open alternative markets ». https://www.uneca.org/stories/era-2025-with-effective-implementation,-the-afcfta-can-open-alternative-markets-to-sectors
    • UNICEF Innocenti (2025). « Unlocking the Potential of AfCFTA for Africa’s Young ». https://www.unicef.org/innocenti/media/11251/file/UNICEF-Innocenti-AfCFTA%20Main%20Report-Report-2025.pdf
    • CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024. https://unctad.org/publication/economic-development-africa-report-2024
    • The Conversation (2025). « Ecowas breakup could push up food prices and worsen hunger in West Africa ». https://theconversation.com/ecowas-breakup-could-push-up-food-prices-and-worsen-hunger-in-west-africa-249195
    • OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa: New Evidence, New Perspectives. https://www.oecd.org/en/publications/intra-regional-food-trade-in-west-africa_3f5fd54a-en.html
    • LSE Africa Blog (2025). « After five years, Africa needs to guard against AfCFTA complacency ». https://blogs.lse.ac.uk/africaatlse/2025/10/15/after-five-years-africa-needs-to-guard-against-afcfta-complacency/

    L’alternative stratégique : valoriser le commerce alimentaire régional existant

    Face à cette triple vulnérabilité — dépendance aux importations mondiales, chocs de prix amplifiés par les dévaluations monétaires, et fragmentation politique régionale — la réponse ne peut pas être uniquement l’autosuffisance alimentaire nationale, un objectif louable mais dont la poursuite a parfois conduit à des politiques contre-productives comme les interdictions d’exportation.

    Le commerce régional : un amortisseur de chocs sous-exploité

    Le rapport OCDE 2025 apporte une donnée fondamentale : le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest représente 10 milliards de dollars par an — un montant équivalent à la valeur totale des importations de riz, blé et huile de palme en provenance de l’extérieur de la région. En excluant le cacao et les noix de cajou (destinés à l’export), près de 38 % du commerce alimentaire ouest-africain est destiné au marché régional, bien au-dessus des 15 % souvent cités dans les débats politiques.

    Ce commerce régional offre un avantage structurel majeur : il est libellé en monnaies locales ou en CFA, et il est donc partiellement immunisé contre les fluctuations du dollar. Quand le naira perd 70 % de sa valeur, le coût du blé importé de Russie double mécaniquement pour le consommateur nigérian. En revanche, le maïs ou le mil en provenance du Niger voisin ne subit pas le même effet multiplicateur monétaire. Le commerce régional est donc un stabilisateur naturel des prix alimentaires — à condition que les acteurs du marché disposent de l’information nécessaire pour l’arbitrer efficacement.

    L’information de marché : le chaînon manquant de la résilience

    C’est précisément ici que le déficit d’information de marché, documenté dans le Point 7, se connecte à la question de la dépendance aux importations. Le rapport de l’OCDE est explicite : « Le manque de données sur ces flux commerciaux obscurcit leur contribution à la sécurité alimentaire et nutritionnelle et fausse les politiques et les réponses aux crises. Une compréhension plus robuste du commerce intra-régional, appuyée par des données précises et en temps réel, est essentielle pour concevoir des politiques alimentaires et commerciales efficaces. »

    Aujourd’hui, quand un importateur de Côte d’Ivoire doit arbitrer entre acheter du riz asiatique dont le prix vient de flamber de 20 % suite à des restrictions d’exportation indiennes, et s’approvisionner en céréales locales sur les marchés régionaux, il le fait dans un brouillard informationnel quasi total. Il ne connaît pas le prix du maïs à Kano, la disponibilité du mil à Maradi, ou la tendance du sorgho à Ouagadougou. Il n’a aucune visibilité sur les opportunités d’arbitrage régional qui pourraient lui permettre de substituer une importation coûteuse et risquée par un approvisionnement régional plus résilient.

    Les interdictions d’exportation elles-mêmes — un réflexe politique récurrent en période de crise — sont en partie le produit de ce déficit informationnel. Comme le souligne l’OCDE, « les interdictions d’exportation ne redirigent pas automatiquement l’intégralité de l’offre alimentaire vers les marchés nationaux. Les coûts de réacheminement des flux alimentaires vers les marchés domestiques peuvent être supérieurs à ceux du contournement des interdictions ». Des données de marché transparentes et en temps réel permettraient aux décideurs de calibrer leurs interventions sur la base de faits plutôt que de panique — et aux opérateurs de réagir aux signaux de prix avant qu’ils ne deviennent des crises.

    Sources :

    • OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa, Chapter 2 (Intra-regional trade: The hidden backbone of food and nutrition security). https://www.oecd.org/en/publications/intra-regional-food-trade-in-west-africa_3f5fd54a-en/full-report/component-7.html
    • OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa, Chapter 4 (Strengthening policy foundations). https://www.oecd.org/en/publications/intra-regional-food-trade-in-west-africa_3f5fd54a-en/full-report/component-9.html
    • IFPRI (2024). « How countries have coped with recent agricultural trade disruptions ». https://ssa.foodsecurityportal.org/node/3551

    prixdesmarches.com : de l’outil de prix à l’infrastructure de résilience alimentaire

    La convergence de ces analyses institutionnelles dessine un cahier des charges précis pour l’outil qui manque à l’écosystème alimentaire ouest-africain. Il faut une plateforme qui :

    1. Rende visible le commerce régional invisible. Avec 85 % du commerce alimentaire intra-régional non enregistré (OCDE 2025), et des données de prix absentes ou obsolètes sur la quasi-totalité des marchés locaux, le premier besoin est de créer une infrastructure d’information qui couvre les marchés là où les échanges se produisent réellement — pas uniquement les points d’entrée formels des importations.

    2. Permette l’arbitrage entre approvisionnement mondial et régional. Quand le prix du riz asiatique flambe de 20 % suite aux restrictions indiennes, un commerçant d’Abidjan devrait pouvoir comparer instantanément ce coût avec celui du maïs, du mil ou du manioc disponibles sur les marchés de la sous-région. Cette capacité de substitution est le mécanisme fondamental de la résilience alimentaire — mais elle est inaccessible sans données de prix comparables, en temps réel, à travers les frontières.

    3. Fonctionne à l’échelle des flux commerciaux réels. Le commerce alimentaire ouest-africain opère sur des corridors transfrontaliers : Nigeria-Niger pour les céréales et l’oignon, Côte d’Ivoire-Burkina Faso-Mali pour le bétail, Bénin-Togo-Ghana pour les tubercules. Un outil confiné à un seul pays est structurellement inadapté à cette réalité. La couverture de 17 pays de prixdesmarches.com est alignée avec la géographie réelle des flux alimentaires.

    4. Serve aussi bien les opérateurs privés que les décideurs publics. Les commerçants ont besoin de prix quotidiens pour leurs décisions d’achat et de vente. Les gouvernements ont besoin de données agrégées pour anticiper les crises, calibrer leurs interventions et éviter les mesures contre-productives comme les interdictions d’exportation réflexes. La même plateforme peut servir les deux usages.

    5. Réduise l’asymétrie d’information qui nourrit l’inflation. L’OCDE a documenté que les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest sont 30 à 40 % plus élevés qu’ils ne devraient l’être à niveau de revenu comparable. Une partie de ce surcoût est imputable à l’opacité informationnelle qui permet aux intermédiaires de capter des marges excessives. En rendant les prix transparents et comparables, prixdesmarches.com attaque directement l’une des causes structurelles de la cherté alimentaire.

    En synthèse, prixdesmarches.com ne se positionne pas comme un simple comparateur de prix. Dans un contexte où 282 millions d’Africains sont sous-alimentés (FAO 2023), où la facture d’importation alimentaire croît de façon insoutenable, où chaque crise géopolitique se traduit en inflation alimentaire amplifiée par les dévaluations monétaires, et où un commerce régional de 10 milliards de dollars reste invisible faute d’infrastructure numérique — la plateforme se positionne comme un outil de souveraineté alimentaire régionale. Elle fournit l’intelligence de marché sans laquelle la substitution des importations par le commerce régional reste un vœu pieux, et elle donne aux acteurs des marchés alimentaires ouest-africains la visibilité nécessaire pour naviguer dans un monde de plus en plus imprévisible.


    Tableau récapitulatif des données clés

    IndicateurValeurSource
    Importations alimentaires Afrique subsaharienne (2025, projeté)65 milliards USDFAO Food Outlook, nov. 2025
    Importations alimentaires Afrique subsaharienne (2024)62,8 milliards USDFAO Food Outlook, nov. 2025
    Importations de céréales (blé, riz, orge, farine) Afrique subsah. (2025)21,9 milliards USDFAO Food Outlook, nov. 2025
    Projection importations alimentaires Afrique sans intervention90-110 milliards USDCEA-ONU / Afreximbank
    Part du budget alimentaire des ménages ouest-africains40 à 50 %OCDE/CSAO
    Hausse des prix du blé (juin 2021 – juillet 2022)+42 %Banque mondiale
    Hausse des prix du maïs (juin 2021 – juillet 2022)+47 %Banque mondiale
    Hausse des prix des engrais (juin 2021 – juillet 2022)> +100 %Banque mondiale
    Indice FAO des prix alimentaires (février 2022 vs. 2021)+21 % (record historique)FAO
    Inflation Afrique subsaharienne (2022)12,2 %FMI
    Personnes supplémentaires en insécurité alimentaire aiguë (Afrique Ouest, effet guerre Ukraine)9,7 millionsPMC/NIH, 2023
    Baisse des exportations de riz indien vers l’Afrique (sept. 2022 – août 2023)-5,3 millions tonnes (-43 %)IFPRI
    Hausse des prix mondiaux du riz pendant restrictions indiennes+20 %IFPRI
    Pays africains dont >60 % des importations de riz venaient d’Inde17 paysIFPRI
    Dépréciation du naira nigérian (juin 2023 – début 2024)> -70 % (450 → 1 600 NGN/USD)Multiples sources
    Inflation alimentaire Nigeria (fin 2024)~40 %The Conversation / NBS Nigeria
    Inflation globale Nigeria (décembre 2024)34,8 %NBS Nigeria
    Part du blé nigérian produit localement1 % (~6 Mt importées/an)The Conversation
    Hausse du prix du riz au Niger pendant les sanctions CEDEAO+38 % (juil. 2023 – fév. 2024)The Conversation
    Commerce intra-africain (part du commerce total)16-17 %Multiples sources
    Commerce intra-africain vs. intra-asiatique / intra-européen16 % vs. 59 % vs. 68 %ALREI/ITUC-Africa
    Temps moyen de dédouanement en Afrique126 heuresALREI
    Coûts logistiques en Afrique vs. moyenne mondialePrès du doubleALREI
    Coûts de transport dans le prix des biens échangés en Afrique~29 % (vs. 7 % hors Afrique)CNUCED
    Impact potentiel de l’AfCFTA sur le PIB continental (2045)+141 milliards USDCEA-ONU
    Impact potentiel de l’AfCFTA sur le commerce intra-africain (2045)+276 milliards USD (+45 %)CEA-ONU
    Commerce alimentaire intra-régional Afrique de l’Ouest10 milliards USD/anOCDE/CSAO, 2025
    Part de ce commerce non enregistréJusqu’à 85 %OCDE/CSAO, 2025
    Africains sous-alimentés (2023)282 millions (20 % de la population)FAO
    Population du bloc CEDEAO424 millionsThe Conversation
    Population des 3 pays ayant quitté la CEDEAO16 % du blocThe Conversation

    Sources institutionnelles principales

    1. FAO (2025). Food Outlook, novembre 2025.
    2. FAO (2023). The State of Food Security and Nutrition in the World 2023.
    3. Afreximbank (2024). Food Imports and Food Security in Africa: Addressing the Challenges.
    4. FMI (2022). « Africa Faces New Shock as War Raises Food and Fuel Costs ». Regional Economic Outlook.
    5. FMI (2023). « Global Food Crisis May Persist, With Prices Still Elevated After Year of War ».
    6. Banque mondiale (2024). « Global wheat shipments withstood the shock of Russia’s invasion of Ukraine ».
    7. Banque mondiale (2024). « Currencies and inflation across Sub-Saharan Africa in 2024: Divergent experiences ».
    8. CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024.
    9. CEA-ONU (2025). Economic Report on Africa 2025.
    10. OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa: New Evidence, New Perspectives.
    11. IFPRI (2024). « India lifts export restrictions on rice ». Food Security Portal.
    12. IFPRI (2024). « How countries have coped with recent agricultural trade disruptions ».
    13. IFPRI. Food and Fertilizer Export Restrictions Tracker.
    14. Human Rights Watch (2022). « Ukraine/Russia: As War Continues, Africa Food Crisis Looms ».
    15. PMC/NIH (2023). « How the War in Ukraine Affects Food Security ». Sustainability.
    16. Arndt et al. (2023). « The Ukraine war and rising commodity prices: Implications for developing countries ». Global Food Security.
    17. UNICEF Innocenti (2025). Unlocking the Potential of AfCFTA for Africa’s Young.
    18. ALREI/ITUC-Africa (2025). « A five-year review of the AfCFTA through a trade union lens ».
    19. Union africaine. The African Continental Free Trade Area.
    20. africa.com (2025). « AfCFTA’s scorecard after five years ».
    21. LSE Africa Blog (2025). « After five years, Africa needs to guard against AfCFTA complacency ».
    22. The Conversation (2025). « Ecowas breakup could push up food prices and worsen hunger in West Africa ».
    23. The Conversation (2024). « Inflation in Nigeria is still climbing while it has slowed globally ».
    24. Chatham House (2025). « Nigeria’s economy needs the naira to stay competitive ».
    25. DAI (2024). « The Seeds of Opportunity in Nigeria’s Devaluation Crisis ».
    26. MIT Sloan (2024). « Currency Conundrums: Volatile African Exchange Rates ».
    27. Kilimo Kwanza (2024). « Africa’s Annual Food Imports at $50 Billion Set to Surge ».
    28. Economics Observatory (2025). « Update: how is the war in Ukraine affecting global food prices? ».
  • #7. Le retard de digitalisation des marchés alimentaires en Afrique de l’Ouest : un angle mort structurel

    prixdesmarches.com


    Un marché alimentaire de 10 milliards de dollars qui opère dans l’invisibilité numérique

    L’Afrique de l’Ouest abrite l’un des systèmes alimentaires les plus dynamiques du continent, porté par une urbanisation rapide et une population qui a doublé en trente ans, passant de 197 millions à 395 millions d’habitants entre 1990 et 2020. Plus des deux tiers de la consommation alimentaire de la région transitent désormais par les marchés, et dans les zones urbaines, ce ratio atteint 90 %. Pourtant, ce système commercial massif fonctionne dans une quasi-invisibilité statistique et numérique.

    Un rapport de référence publié en 2025 par l’OCDE/Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) a établi pour la première fois l’ampleur réelle de ce commerce régional. En combinant statistiques officielles et données sur les flux non enregistrés pour 134 produits alimentaires, l’étude révèle que la valeur annuelle du commerce alimentaire intra-régional atteint 10 milliards de dollars — soit six fois plus que ce que les données officielles indiquent. Ce montant équivaut à la valeur totale des importations de riz, de blé et d’huile de palme en provenance de l’extérieur de la région, et représente six fois le total de l’aide alimentaire et agricole reçue par l’Afrique de l’Ouest.

    Le constat le plus frappant : jusqu’à 85 % de ce commerce alimentaire intra-régional n’est pas enregistré. Il échappe aux douanes, aux statistiques nationales et, par conséquent, aux débats politiques. Près de 95 % du commerce de racines et tubercules (manioc, igname), 84 % des céréales, 72 % des légumes et 62 % des fruits circulent en dehors de tout système de traçabilité formelle. Comme le souligne l’OCDE, « ce déficit de données crée un profond déséquilibre entre l’importance réelle du commerce régional pour les économies nationales et sa prise en compte dans les cadres politiques ».

    Sources :

    • OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa: New Evidence, New Perspectives. https://www.oecd.org/en/publications/intra-regional-food-trade-in-west-africa_3f5fd54a-en.html
    • Ecofin Agency (2025). « Unseen and Untracked: 85% of $10Bln Food Trade Escapes the Books in West Africa ». https://www.ecofinagency.com/news/1906-47327-unseen-and-untracked-85-of-10bln-food-trade-escapes-the-books-in-west-africa

    Quarante ans de systèmes d’information sur les marchés : des promesses aux échecs

    L’absence d’outils numériques performants pour les marchés alimentaires ouest-africains n’est pas un problème nouveau. Depuis les années 1980, une succession d’initiatives publiques et internationales a tenté de combler ce vide, sans jamais atteindre l’échelle nécessaire.

    Les SIM de première génération : lourdeur administrative et fragilité financière

    La première génération de systèmes d’information sur les marchés (SIM) est apparue dans les années 1980, en accompagnement de la libéralisation des agricultures des pays en développement. Financés principalement par l’aide internationale et rattachés aux ministères de l’Agriculture, ces dispositifs reposaient sur un modèle uniforme : des enquêteurs terrain collectaient les prix sur les marchés de manière hebdomadaire, les données étaient centralisées, puis diffusées sous forme de bulletins papier ou par radio.

    Une étude approfondie menée par l’AFD et le CIRAD en 2012 auprès de plus de 30 SIM africains a dressé un bilan sévère de cette première génération. Les SIM ont été « fréquemment critiqués pour leur incapacité à répondre aux besoins des opérateurs, leur lourdeur administrative, leur fragilité financière ». Les erreurs dans la collecte des données étaient nombreuses, la capacité de contrôle et de supervision insuffisante. La diffusion elle-même posait problème : certains SIM ne parvenaient pas à utiliser régulièrement les services des radios, et « le manque de moyens techniques et financiers empêchait, dans de nombreux cas, de mettre à disposition du public cible les informations en temps voulu ».

    Au niveau régional, le RESIMAO (Réseau des Systèmes d’Information des Marchés en Afrique de l’Ouest), constitué de neuf SIM publics nationaux (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Togo), a tenté de fédérer les efforts en couvrant 390 marchés ruraux et urbains. Mais son fonctionnement restait tributaire des bulletins périodiques — trimestriels au mieux — dans un environnement où les prix pouvaient varier significativement d’une semaine à l’autre.

    Les SIM de deuxième génération : innovation sans passage à l’échelle

    Une seconde génération de SIM a émergé dans les années 2000, portée par le développement des technologies de l’information et de la communication, en particulier la téléphonie mobile et Internet. Ces SIM 2G ont développé de nombreuses innovations techniques et organisationnelles : diffusion par SMS, plateformes web, intégration d’organisations de producteurs, diversification des services au-delà de la simple diffusion de prix.

    L’exemple le plus emblématique est Esoko (anciennement TradeNet), lancé au Ghana en 2009. Présenté comme un pionnier de l’innovation mobile africaine, Esoko envoyait des alertes de prix par SMS aux agriculteurs et était actif dans 16 pays. Une étude indépendante du CIRAD avait estimé l’impact à environ 100 dollars de revenu supplémentaire par agriculteur et par an, soit 10 à 15 % de leur revenu annuel. Un essai contrôlé randomisé avait montré une augmentation de 5 % des prix obtenus par les petits producteurs d’igname utilisant le service.

    Mais la réalité économique a rattrapé le modèle. En 2016, Esoko a cessé de vendre ses services de prix de marché en tant que produits autonomes. Comme l’a révélé sa directrice générale Hillary Miller-Wise : « le produit phare — les prix de marché — perdait de l’argent. Les coûts du modèle de collecte de prix d’Esoko, qui impliquait des enquêteurs sur le terrain, étaient trop élevés pour l’échelle atteinte, alors même que beaucoup considéraient Esoko comme l’exemple le plus abouti d’une solution m-agri à grande échelle ». L’entreprise a pivoté : une équipe s’est orientée vers la collecte de données mobiles pour l’UNICEF et les ministères ghanéens (devenue Insyt), une autre vers les services financiers pour les agriculteurs (devenue Tulaa). Il n’y a plus d’activité commerciale sous la marque Esoko.

    Ce parcours illustre le paradoxe fondamental des SIM en Afrique : l’information de marché en temps réel a une valeur démontrée, mais les modèles de collecte traditionnels, reposant sur des enquêteurs terrain, sont trop coûteux pour être viables sans financement extérieur. Et lorsque les projets de développement se terminent, les services disparaissent avec eux.

    Sources :

    • AFD/CIRAD (2012). Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne. Focales n°14. https://www.afd.fr/sites/default/files/imported-files/14-Focales.pdf
    • CIRAD/Agritrop. « Les systèmes d’information sur les marchés agricoles dans les pays en développement : nouveaux modèles, nouveaux impacts ». https://agritrop.cirad.fr/575076/
    • ICTworks (2021). « Surprise! Esoko’s Agricultural Market Prices Are Private Sector Failures ». https://www.ictworks.org/esoko-agricultural-market-prices-failures/
    • GSMA (2016). Case Study: Esoko. https://www.gsma.com/solutions-and-impact/connectivity-for-good/mobile-for-development/wp-content/uploads/2016/02/Case_Study_-Esoko.pdf
    • Inter-réseaux (2007). RESIMAO. https://www.inter-reseaux.org/ressource/resimao-reseau-des-systemes-dinformation-des-marches-en-afrique-de-louest/
    • Springer (2020). « Digital Trading and Market Platforms: Ghana Case Study ». https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-86065-3_9

    Des prix alimentaires structurellement élevés, une information structurellement absente

    L’absence de systèmes d’information performants sur les marchés alimentaires n’est pas un problème technique anodin. Elle a des conséquences directes et mesurables sur le coût de la vie de centaines de millions de personnes.

    30 à 40 % plus cher qu’ailleurs dans le monde

    Les analyses de l’OCDE/CSAO ont établi un fait remarquable : les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest sont structurellement supérieurs de 30 à 40 % à ceux observés dans des régions du monde au niveau de revenu comparable. Autrement dit, l’alimentation est anormalement chère pour les ménages ouest-africains compte tenu de leur niveau de vie. Les ménages consacrent en moyenne 40 à 50 % de leur budget à l’alimentation — contre environ 15 % dans les pays développés.

    Pour donner une mesure concrète de ce surcoût : si les ménages ouest-africains achetaient leur nourriture aux prix indiens (à PIB par habitant comparable), ils économiseraient entre 19 et 33 % de leur revenu selon les pays. Cette « prime de prix » africaine est en partie imputable aux coûts de transport (qui représentent environ 29 % du prix des biens échangés en Afrique, contre 7 % en dehors du continent, selon la CNUCED), mais aussi à l’opacité informationnelle des marchés : sans données fiables et en temps réel sur les prix, les asymétries d’information prolifèrent et les intermédiaires captent des marges excessives.

    Une variabilité spatiale massive et invisible

    L’OCDE souligne que la variabilité des prix alimentaires à l’intérieur des pays est probablement aussi grande, sinon plus, que la variabilité entre pays. Le coût de l’alimentation est fortement influencé par le contexte local : conditions agro-climatiques, infrastructures, distance et isolement. Mais cette variabilité reste largement invisible, faute de systèmes de collecte et de diffusion adaptés.

    L’OCDE/CSAO préconise explicitement « d’investir dans des systèmes d’information de marché plus fins pour surveiller et gérer les crises de prix alimentaires ». Cette recommandation, formulée au plus haut niveau institutionnel, confirme que le déficit d’outils numériques de suivi des prix n’est pas un simple inconvénient technique — c’est un facteur aggravant de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle.

    Sources :

    • OCDE/CSAO (2023). Healthy diets, costs and food policies in the Sahel and West Africa. West African Papers n°39. https://www.oecd-ilibrary.org/development/healthy-diets-costs-and-food-policies-in-the-sahel-and-west-africa_2ac5e663-en
    • OCDE/CSAO (2017). The Cost of High Food Prices in West Africa. https://www.oecd.org/en/publications/2017/09/the-cost-of-high-food-prices-in-west-africa_ecfac68e.html
    • OCDE Development Matters (2018). « Food prices must drop in Africa: How can this be achieved? ». https://oecd-development-matters.org/2018/02/09/food-prices-must-drop-in-africa-how-can-this-be-achieved/
    • CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024. https://unctad.org/publication/economic-development-africa-report-2024
    • OCDE/CSAO. Food systems. https://www.oecd.org/swac/topics/food-system-transformations/

    Le paradoxe numérique : 527 millions d’abonnés mobiles, mais 60 % de « gap d’usage »

    L’Afrique subsaharienne n’est pas un désert technologique. La pénétration mobile y progresse rapidement, et la région a été le principal moteur de la croissance mondiale de la couverture mobile en 2024, avec 75 % des 40 millions de nouvelles personnes couvertes dans le monde. Fin 2023, près de 44 % de la population subsaharienne (environ 527 millions de personnes) était abonnée à un service mobile.

    Mais un fossé considérable sépare la couverture réseau de l’usage effectif. Selon le rapport GSMA 2024 sur l’économie mobile en Afrique subsaharienne, seuls 27 % de la population utilisent effectivement Internet mobile — le taux le plus bas au monde. Le « gap d’usage » atteint 60 % : des millions de personnes vivent dans des zones couvertes par un réseau mobile haut débit mais n’utilisent pas Internet, principalement en raison du coût des terminaux, du manque de compétences numériques et de l’absence de contenus pertinents en langues locales.

    Ce fossé est encore plus prononcé en milieu rural, là où vivent la majorité des producteurs agricoles. Les adultes en zone rurale sont 48 % moins susceptibles d’utiliser Internet mobile que leurs homologues urbains — l’un des écarts les plus élevés au monde. Les femmes sont 36 % moins susceptibles que les hommes d’utiliser Internet mobile. Seulement 30 % des exploitations agricoles africaines disposent d’un accès internet fiable.

    Pour les marchés alimentaires, ce paradoxe est critique. La technologie mobile existe, la demande d’information de prix existe, mais le dernier kilomètre numérique — l’outil qui connecte les données de marché aux décisions quotidiennes des producteurs, commerçants et consommateurs — reste massivement absent.

    Sources :

    • GSMA (2024). The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024. https://www.gsmaintelligence.com/research/the-mobile-economy-sub-saharan-africa-2024
    • GSMA (2024). The State of Mobile Internet Connectivity 2024. https://www.gsma.com/newsroom/press-release/new-gsma-report-shows-mobile-internet-connectivity-continues-to-grow-globally-but-barriers-for-3-45-billion-unconnected-people-remain/
    • Ecofin Agency (2025). « Sub-Saharan Africa Drove 2024’s Global Mobile Coverage Growth, GSMA Finds ». https://www.ecofinagency.com/news-digital/1109-48612-sub-saharan-africa-drove-2024-s-global-mobile-coverage-growth-gsma-finds
    • Brookings (2024). « Digital economy — Foresight Africa 2024 ». https://www.brookings.edu/articles/digital-economy-foresight-africa-2024/
    • ainvest (2025). « Unlocking Africa’s Agri-Tech Potential ». https://www.ainvest.com/news/unlocking-africa-agri-tech-potential-scalable-impact-investing-smallholder-agriculture-2509/

    L’agriculture numérique mondiale en plein essor — l’Afrique de l’Ouest à la traîne

    Le contraste avec le reste du monde est saisissant. Le marché mondial de l’agriculture numérique est estimé à 24,2 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 39,8 milliards de dollars d’ici 2029, avec un taux de croissance annuel composé de 10,4 %. L’intelligence artificielle, l’Internet des objets et l’analyse de données transforment les pratiques agricoles en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.

    L’Afrique n’est pas totalement absente de cette dynamique. Le continent a levé 145 millions de dollars en investissements agritech au premier semestre 2024, et le financement annuel des startups agrifoodtech africaines a atteint 192 millions de dollars en 2024 — plus de 600 % de plus qu’il y a dix ans. Des plateformes comme Twiga Foods (Kenya), Apollo Agriculture (Kenya) ou Complete Farmer (Ghana) démontrent le potentiel du numérique pour connecter producteurs et marchés.

    Mais cet écosystème reste concentré sur l’Afrique de l’Est (Kenya en tête) et le Nigeria, avec une quasi-absence de solutions dédiées aux marchés alimentaires francophones d’Afrique de l’Ouest. Le marché Moyen-Orient et Afrique ne représente que 8,2 % du marché mondial de l’agriculture numérique en 2024 — et l’essentiel de cette part revient à Israël et à l’Afrique du Sud.

    Le rapport 2024 de la Banque mondiale sur les opportunités numériques pour les entreprises africaines confirme ce retard : seulement 6 % des travailleurs africains sont employés par de grandes entreprises utilisant des technologies numériques avancées, et la vaste majorité des micro-entreprises informelles — dont les acteurs du commerce alimentaire — restent exclues de la transformation numérique.

    Sources :

    • MarketsandMarkets (2024). « Digital Agriculture Market ». https://www.marketsandmarkets.com/Market-Reports/digital-agriculture-market-235909745.html
    • AgFunder News (2025). « Where will Africa’s next ‘darlings of agrifoodtech’ come from? ». https://agfundernews.com/where-will-the-next-darlings-of-african-agrifoodtech-come-from
    • Banque mondiale (2024). Digital Opportunities in African Businesses. https://documents1.worldbank.org/curated/en/099747205152435810/pdf/IDU1bb3afe0b1d7f21413b19be21f92001a3b56e.pdf
    • Global Growth Insights (2024). « Digital Agriculture Market Size & Share ». https://www.globalgrowthinsights.com/market-reports/digital-agriculture-115151
    • WEF (2024). « Unlocking Africa’s $1trn food economy ». https://www.weforum.org/stories/2024/04/unlocking-africas-1-trillion-food-economy/

    Les leçons des échecs : ce qu’il manque pour réussir

    L’analyse des quarante années de tentatives de systèmes d’information de marché en Afrique de l’Ouest permet d’identifier les conditions de réussite qui n’ont jamais été réunies simultanément :

    1. La fréquence de mise à jour doit être quotidienne, pas mensuelle. Les SIM historiques diffusaient des bulletins mensuels ou trimestriels. Or les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest fluctuent à un rythme hebdomadaire, voire quotidien, en fonction des arrivages, de la saisonnalité, des conditions de transport et des événements géopolitiques. Un bulletin trimestriel est une photographie périmée au moment de sa publication.

    2. La couverture doit être transfrontalière et multi-marchés. Les flux alimentaires en Afrique de l’Ouest sont intrinsèquement régionaux : le maïs circule entre le Niger et le Nigeria, l’oignon nigérien approvisionne toute la sous-région, le bétail sahélien descend vers les marchés côtiers. Pourtant, les SIM nationaux fonctionnent en silos, chacun avec ses propres normes, produits et calendriers de collecte.

    3. L’accès doit être gratuit et direct pour l’utilisateur final. L’échec d’Esoko a démontré que les modèles par abonnement SMS ne fonctionnent pas pour les populations à faible revenu. Les coûts de collecte par enquêteurs terrain rendent le modèle économique insoutenable sans subventions.

    4. Le modèle économique doit reposer sur la technologie, pas sur la main-d’œuvre. La collecte automatisée ou semi-automatisée des données, le crowdsourcing, et les méthodes de traitement algorithmique des prix sont les seules approches qui permettent de réduire les coûts unitaires de collecte à mesure que la couverture s’étend.

    5. L’information doit être comparée et contextualisée. Un prix isolé n’a pas de valeur décisionnelle. Ce qui compte, c’est la comparaison entre marchés, la tendance dans le temps, l’écart par rapport à une moyenne saisonnière. Cette capacité analytique était absente des SIM de première comme de deuxième génération.

    Sources :

    • CIRAD (2014). « Les TIC et les SIM : une nouvelle génération de systèmes d’information sur les marchés agricoles ». Cahiers Agricultures. https://agritrop.cirad.fr/568792/
    • FAO (2012). « Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne ». https://www.fao.org/sustainable-food-value-chains/library/details/en/c/427587/
    • USAID/FHI 360. « An Assessment of Market Information Systems in East Africa ». https://www.ictworks.org/wp-content/uploads/2013/05/An_Assessment_of_Market_Information_Systems_in_East_Africa.pdf

    prixdesmarches.com : la réponse numérique que quarante ans de SIM n’ont pas réussi à construire

    C’est exactement dans ce vide structurel que s’inscrit prixdesmarches.com. La plateforme ne se contente pas d’ajouter un énième bulletin de prix à la longue liste des initiatives oubliées. Elle apporte une rupture de modèle sur chacun des points d’échec identifiés :

    Temps réel contre périodicité. Là où les SIM historiques publiaient des bulletins mensuels ou trimestriels, prixdesmarches.com fournit des données de prix en temps réel, actualisées quotidiennement. Pour un commerçant de Cotonou qui arbitre entre le marché de Dantokpa et celui de Malanville, ou un grossiste d’Abidjan qui négocie un approvisionnement en riz depuis Bouaké, la différence entre un prix daté de trois mois et un prix du jour est la différence entre naviguer à vue et prendre des décisions informées.

    Couverture multi-pays contre silos nationaux. Avec une présence dans 17 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, prixdesmarches.com dépasse d’emblée la fragmentation qui a paralysé les SIM nationaux. La plateforme capture les flux transfrontaliers qui représentent le cœur du commerce alimentaire régional — ces mêmes flux que l’OCDE a identifiés comme massivement non enregistrés.

    Accès libre et gratuit contre modèle payant. L’échec d’Esoko a démontré l’impasse du modèle par abonnement pour les populations à faible revenu. En offrant un accès libre, prixdesmarches.com élimine la barrière économique qui a condamné les solutions précédentes et maximise l’impact sur la transparence des marchés.

    Technologie contre main-d’œuvre. En s’appuyant sur une architecture web moderne plutôt que sur des armées d’enquêteurs terrain, prixdesmarches.com fait chuter le coût marginal de chaque marché couvert et de chaque utilisateur supplémentaire. C’est cette scalabilité qui a fait défaut à toutes les initiatives précédentes.

    Comparaison et contexte contre données brutes. La plateforme permet nativement la comparaison entre marchés, le suivi des tendances et l’identification des anomalies de prix. Elle transforme des données brutes en intelligence de marché actionnable — exactement ce que l’OCDE recommande quand elle appelle à « des systèmes d’information de marché plus fins ».

    En résumé, prixdesmarches.com est la première plateforme à réunir simultanément les cinq conditions de réussite que quarante ans d’expérimentation ont identifiées. Elle répond à un besoin documenté par les institutions internationales les plus rigoureuses (OCDE, Banque mondiale, CNUCED) et s’inscrit dans un écosystème ouest-africain où 85 % du commerce alimentaire reste invisible, où les prix sont 30 à 40 % plus élevés qu’ils ne devraient l’être, et où les solutions précédentes ont toutes échoué à passer à l’échelle.


    Tableau récapitulatif des données clés

    IndicateurValeurSource
    Commerce alimentaire intra-régional annuel (Afrique de l’Ouest)10 milliards USDOCDE/CSAO, 2025
    Part du commerce alimentaire non enregistréJusqu’à 85 %OCDE/CSAO, 2025
    Part du commerce de racines/tubercules non enregistré95 %OCDE/CSAO, 2025
    Part du commerce de céréales non enregistré84 %OCDE/CSAO, 2025
    Surprix alimentaire Afrique de l’Ouest vs. pays à revenu comparable+30 à 40 %OCDE/CSAO, 2023
    Part du budget des ménages consacrée à l’alimentation40 à 50 %OCDE/CSAO, 2023
    Part de la consommation alimentaire achetée sur le marché> 2/3 au niveau régional, 90 % en villeOCDE/CSAO, 2025
    Population Afrique de l’Ouest (2020)395 millionsOCDE/CSAO, 2025
    Projection population urbaine Afrique de l’Ouest (2050)436 millionsOCDE/CSAO, 2025
    Emplois générés par le marketing alimentaire régional5,5 millionsAllen, Heinrigs & Heo, 2018 (cité OCDE)
    Abonnés mobiles Afrique subsaharienne (fin 2023)~527 millions (44 % de la population)GSMA, 2024
    Taux d’utilisation d’Internet mobile (Afrique subsaharienne)27 % (le plus bas au monde)GSMA, 2024
    Gap d’usage mobile (Afrique subsaharienne)60 %GSMA, 2024
    Écart rural-urbain d’utilisation d’Internet mobile48 % en Afrique subsaharienneGSMA, 2024
    Exploitations agricoles africaines avec accès internet fiable30 %ainvest/sources multiples, 2025
    Marché mondial de l’agriculture numérique (2024)24,2 milliards USDMarketsandMarkets, 2024
    Part Moyen-Orient & Afrique du marché agriculture numérique8,2 %Global Growth Insights, 2024
    Investissements agritech Afrique (S1 2024)145 millions USDAgFunder, 2025
    Impact mesuré d’Esoko sur le revenu des agriculteurs+100 USD/an (~10-15 % du revenu)CIRAD/GSMA
    Impact mesuré des alertes de prix sur les prix obtenus (igname, Ghana)+5 %Hildebrandt et al., 2020 (Springer)
    Coûts de transport dans le prix des biens échangés en Afrique~29 % (vs. 7 % hors Afrique)CNUCED, 2024
    Date d’arrêt des services de prix d’EsokoFin 2016ICTworks, 2021
    Nombre de SIM inventoriés en Afrique (étude AFD/CIRAD)53AFD/CIRAD, 2012
    Marchés couverts par le RESIMAO390Inter-réseaux / CILSS
    Pays membres du RESIMAO9Inter-réseaux / CILSS
    Pays couverts par prixdesmarches.com17Fanaka

    Sources institutionnelles principales

    1. OCDE/CSAO (2025). Intra-Regional Food Trade in West Africa: New Evidence, New Perspectives. https://www.oecd.org/en/publications/intra-regional-food-trade-in-west-africa_3f5fd54a-en.html
    2. OCDE/CSAO (2023). Healthy diets, costs and food policies in the Sahel and West Africa. West African Papers n°39.
    3. OCDE/CSAO (2017). The Cost of High Food Prices in West Africa. West African Papers.
    4. AFD/CIRAD (2012). Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne. Focales n°14.
    5. CIRAD/INRA/MSU (2014). « Les SIM dans les PED : nouveaux modèles, nouveaux impacts ». Cahiers Agricultures.
    6. FAO (2012). SIM en Afrique subsaharienne : de la première à la deuxième génération.
    7. GSMA (2024). The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024.
    8. GSMA (2024). The State of Mobile Internet Connectivity 2024.
    9. Banque mondiale (2024). Digital Opportunities in African Businesses.
    10. CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024.
    11. OMC/Banque mondiale (2024). Digital Trade for Africa Initiative.
    12. Brookings (2024). « Digital economy — Foresight Africa 2024 ».
    13. Brookings (2026). « 5 assets Africa can turn into good jobs at scale ».
    14. USAID/FHI 360. An Assessment of Market Information Systems in East Africa.
    15. ICTworks (2021). « Esoko’s Agricultural Market Prices Are Private Sector Failures ».
    16. GSMA (2016). Case Study: Esoko.
    17. Springer (2020). « Digital Trading and Market Platforms: Ghana Case Study ».
    18. Ecofin Agency (2025). « Unseen and Untracked: 85% of $10Bln Food Trade ».
    19. Ecofin Agency (2025). « Sub-Saharan Africa Drove 2024’s Global Mobile Coverage Growth ».
    20. AgFunder News (2025). « Where will Africa’s next ‘darlings of agrifoodtech’ come from? ».
    21. WEF (2024). « Unlocking Africa’s $1trn food economy ».
    22. Inter-réseaux. RESIMAO.
    23. CILSS. Portail web et plateforme ECOAGRIS.
  • #6. L’asymétrie d’information entre producteurs et acheteurs

    prixdesmarches.com


    Le problème en une phrase

    En Afrique de l’Ouest et centrale, les petits producteurs agricoles vendent leurs récoltes à des prix dérisoires — faute de connaître les prix réels sur les marchés — tandis que les intermédiaires, mieux informés, captent l’essentiel de la valeur ajoutée. Cette asymétrie d’information, documentée par la recherche académique et les institutions internationales, appauvrit structurellement ceux qui produisent la nourriture et enrichit ceux qui la déplacent.


    1. Le mécanisme : quand l’ignorance du prix fait le profit de l’intermédiaire

    1.1. Le producteur ne connaît pas le prix du marché

    L’AFD, dans son étude de référence sur les systèmes d’information de marché (SIM) en Afrique subsaharienne, pose le diagnostic fondamental :

    « Tous les acteurs du marché ne disposent pas du même niveau d’information. Ainsi, les petits exploitants agricoles, comme les petits commerçants, manquent d’information. »

    Les SIM ont été conçus précisément pour corriger cette asymétrie. Leur objectif explicite était d’améliorer la « transparence du marché pour tous les acteurs et particulièrement les petits exploitants agricoles », en leur permettant « d’opérer les bons choix quant au moment et au lieu d’écoulement de leurs produits ».

    Mais comme documenté dans le Point n°5, ces systèmes ont échoué. Le bilan est « très mitigé » selon la FAO elle-même.

    Source : AFD, Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne, Focales n°14, juin 2012 — Lien

    1.2. Le commerçant, lui, sait

    La même étude de l’AFD révèle une réalité structurelle : les commerçants et intermédiaires disposent de « réseaux d’information propres » et d’« une maîtrise beaucoup plus grande des paramètres de l’offre et de la demande ». Face à un producteur isolé dans son village, sans accès à l’information sur les prix pratiqués sur les marchés urbains ou régionaux, le commerçant itinérant négocie en position de force absolue.

    L’étude HAL-CIRAD sur le Ghana confirme cette dynamique : dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, les producteurs sont « souvent confrontés au choix de vendre leurs produits à des commerçants itinérants plutôt que de se rendre eux-mêmes sur le marché ». En raison de « l’isolement de certains villages en zone rurale et de la mauvaise qualité du réseau routier, les producteurs ont généralement une connaissance très incertaine des prix du marché et les commerçants peuvent profiter de cette situation en offrant des prix très peu élevés aux producteurs ».

    Source : HAL/CIRAD, L’information sur les prix agricoles par la téléphonie mobile : le cas du Ghana, 2017 — Lien

    1.3. L’intermédiaire filtre délibérément l’information

    La situation va au-delà de la simple ignorance : les intermédiaires manipulent activement l’information. Inter-réseaux documente le cas des filières café-cacao au Cameroun, où les collecteurs (« coxeurs ») sont envoyés par les exportateurs avec des consignes de négociation et des avances de capital. L’étude précise que « les intermédiaires peuvent filtrer l’information entre producteurs et exportateurs, voire ne pas faire passer l’information. Par exemple, ils n’informent pas les exportateurs ou disent qu’il n’y a rien à vendre ».

    Plus subtil encore : certains collecteurs offrent un prix au kilogramme apparemment correct, mais leur marge provient en réalité de la « variable quantité » — c’est-à-dire de l’utilisation de balances truquées ou d’unités de mesure non standardisées. « La part de valeur ajoutée gardée par le producteur peut substantiellement augmenter » simplement en « améliorant les unités de mesure et de pesée ». Mais « l’intermédiaire ne voit pas forcément d’un bon œil de perdre de la valeur ajoutée si on met des balances non truquées ».

    Source : Inter-réseaux, Accès au marché et commercialisation de produits agricoles, Fiches pratiques — Lien


    2. La structure du marché : un nombre limité d’acheteurs face à une multitude de vendeurs dispersés

    2.1. Un rapport de force asymétrique par construction

    Inter-réseaux décrit la configuration type du marché agricole ouest-africain : des « situations non concurrentielles » caractérisées par un « nombre limité d’acheteurs en positions dominantes et/ou concertées face à une multitude de producteurs dispersés ». À cette asymétrie structurelle s’ajoutent des « asymétries d’accès et de niveau d’information » et une « non transparence sur les prix et les facteurs qui les gouvernent ».

    Le producteur n’a alors « souvent qu’un choix limité » d’acheteurs. Les commerçants « font rarement du porte à porte auprès de ces producteurs dispersés et difficilement accessibles, particulièrement en période de pluie ». Le producteur vend donc à celui qui se présente, au prix que celui-ci propose.

    Source : Inter-réseaux, Accès au marché et commercialisation de produits agricolesLien

    2.2. Les prix payés aux producteurs : 30 à 40 % du prix final au consommateur

    En février 2025, le Conseil de la Concurrence du Maroc a analysé la chaîne de valeur des fruits et légumes et constaté que « les prix payés aux producteurs ne représentent que 30 à 40 % du prix final payé par le consommateur ». Le rapport note « un manque de transparence dû à une asymétrie d’information entre producteurs, intermédiaires et consommateurs » et des marges d’intermédiaires pouvant « atteindre 50 % du prix du produit acheté par le consommateur ».

    Au Maroc encore, La Vie éco documentait que « entre producteur et consommateur les prix passent du simple au double, voire au triple » et que « chaque intermédiaire de la chaîne empoche une marge de 30 à 50 % ».

    La situation en Afrique de l’Ouest est au minimum comparable, voire pire, en raison de l’informalité plus grande des circuits et de l’absence quasi totale de mécanismes de transparence.

    Sources :

    • SNRT News, Produits alimentaires : comment réduire la marge bénéficiaire des intermédiaires sur le marché ?, février 2025 — Lien
    • La Vie éco, Fruits et légumes : comment les intermédiaires plument le consommateurLien

    2.3. Les « ventes bord champ » : la norme qui appauvrit

    La vente « bord champ » — le producteur vend à un collecteur qui se déplace jusqu’à son exploitation — est la modalité dominante pour les petits producteurs africains. Inter-réseaux documente que « pour beaucoup de producteurs, les ventes sont menées individuellement avec des collecteurs ou des intermédiaires au bord du champ ou sur des marchés de proximité ».

    Au Bénin, les producteurs d’anacarde vendent leurs noix bord champ à des collecteurs payés avec les avances d’acheteurs indiens. Au Cameroun, au Mali, en Guinée, le schéma se reproduit : un producteur isolé, un collecteur qui fixe le prix, une absence totale d’information sur ce que vaut réellement le produit sur le marché de destination.

    L’AFD note que le SIM du Mali avait été « explicitement inséré dans une stratégie globale de construction du marché » visant à « compenser le pouvoir de marché des grands commerçants ». L’objectif était « centré sur la réduction des asymétries ». Le fait que cet objectif doive encore être formulé en 2012, trente ans après la création des premiers SIM, témoigne de l’ampleur du problème.

    Sources : AFD, Focales n°14, 2012 ; Inter-réseaux, Fiches pratiques, ibid.


    3. La preuve académique : l’information change les prix

    3.1. L’étude de référence — Jenny Aker, Niger (2008-2010)

    La chercheuse Jenny C. Aker (Tufts University) a mené l’une des études les plus citées sur l’impact de l’information sur les marchés agricoles africains. Publiée dans l’American Economic Journal: Applied Economics, elle démontre que l’introduction de la téléphonie mobile au Niger entre 2001 et 2006 a réduit la dispersion des prix des céréales entre marchés de 10 à 16 %. L’effet est plus fort pour les marchés éloignés, là où les coûts de transport — et donc l’asymétrie d’information — sont les plus élevés.

    Une version antérieure de cette recherche (2008) mesurait une réduction de la dispersion des prix allant jusqu’à 20 % grâce à l’introduction du mobile.

    Sources :

    • Aker, J.C. (2010), Information from Markets Near and Far: Mobile Phones and Agricultural Markets in Niger, American Economic Journal: Applied Economics, 2(3), 46-59 — Lien
    • Aker, J.C. (2008), Does Digital Divide or Provide? The Impact of Cell Phones on Grain Markets in Niger, Center for Global Development Working Paper No. 154 — Lien

    3.2. L’étude pionnière — Robert Jensen, Kerala, Inde (2007)

    Dans le secteur de la pêche au Kerala, Robert Jensen a démontré que l’introduction de la couverture mobile a permis aux pêcheurs d’augmenter leurs prix de vente, de réduire les pertes (gaspillage de poisson invendu) et de diminuer la dispersion des prix entre marchés. Cette étude, publiée dans le Quarterly Journal of Economics, est considérée comme la preuve fondatrice que l’information de marché accessible aux producteurs génère des gains de bien-être mesurables.

    Source : Jensen, R. (2007), The Digital Provide: Information (Technology), Market Performance, and Welfare in the South Indian Fisheries Sector, Quarterly Journal of Economics, 122(3), 879-924

    3.3. L’étude en Ouganda : +5 à +15 % pour les producteurs informés

    En Ouganda, une étude sur l’impact d’un système d’information de marché (MIS) a montré que les agriculteurs ayant accès à l’information sur les prix déclaraient une augmentation de leurs prix de vente bord champ de 5 à 15 %. Les chercheurs documentent que l’information permet de réduire le pouvoir de monopsone des commerçants locaux face aux producteurs.

    Source : Svensson & Yanagizawa, Getting Prices Right: The Impact of the Market Information Service in UgandaLien

    3.4. La méta-analyse (2024) : +6 % de revenu, +6 % de rendement

    Une méta-analyse publiée dans PMC en 2024, portant sur 20 études expérimentales ou quasi-expérimentales (dont 15 en Afrique subsaharienne), mesure l’impact moyen des interventions numériques d’information agricole : +6 % de rendement et +6 % de revenu pour les producteurs. L’adoption d’engrais augmente de 23 %. Ces effets sont statistiquement significatifs.

    Source : Meta-analysis of the impacts of digital information interventions on agricultural development, PMC, 2024 — Lien


    4. Le paradoxe : la hausse des prix ne profite pas aux producteurs

    4.1. Un constat récurrent et documenté

    L’un des aspects les plus révélateurs de l’asymétrie d’information est que les hausses de prix alimentaires ne bénéficient généralement pas aux producteurs. Inter-réseaux, analysant la crise de 2007-2008, posait la question centrale : « Pourquoi la hausse des prix alimentaires n’a-t-elle pas bénéficié aux producteurs agricoles pauvres ? »

    La réponse tient en grande partie à l’asymétrie d’information : quand les prix montent sur les marchés urbains, les commerçants le savent immédiatement — ils y sont. Les producteurs, eux, continuent de vendre au prix que le collecteur leur propose, un prix qui n’a pas encore intégré la hausse. Le différentiel est capté par les intermédiaires.

    Source : Inter-réseaux, Causes et conséquences de la variabilité des prix sur les marchés alimentaires ouest-africainsLien

    4.2. Les obstacles aux échanges font baisser le prix au producteur ET monter le prix au consommateur

    Une étude publiée dans Cairn.info sur le commerce agricole en Afrique de l’Ouest et du Centre constate que les obstacles aux échanges « sont un facteur de baisse des prix payés aux producteurs et de hausse des prix à la consommation ». Autrement dit, le système actuel appauvrit simultanément celui qui produit et celui qui consomme, au profit des intermédiaires qui contrôlent l’information et les circuits.

    Source : Cairn.info, Le commerce agricole en Afrique de l’Ouest et du Centre : les frontières sont-elles abolies ?, 2013 — Lien


    5. L’information comme « droit économique fondamental »

    5.1. L’AFD : l’information est la condition de meilleurs choix

    Thomas Melonio, de l’AFD, affirme que « la bonne information des producteurs et des consommateurs est un élément essentiel » et que « les acheteurs ont aussi besoin d’informations sur le prix ». L’AFD lie explicitement l’accès à l’information à la capacité de décision des producteurs : savoir quand planter, quand récolter, où vendre, à quel prix.

    Source : Rasa-Africa, Thomas Melonio : « Repenser les marchés des produits agricoles en Afrique », 2021 — Lien

    5.2. L’Agriculture Ivoirienne : un « droit économique fondamental »

    Un article de L’Agriculture Ivoirienne affirme sans ambiguïté : « L’accès à l’information sur les prix agricoles est un droit économique fondamental pour les producteurs. » La formulation est forte. Elle reconnaît que l’opacité des prix n’est pas un simple inconvénient technique mais une atteinte structurelle aux droits économiques de ceux qui produisent la nourriture.

    Source : L’Agriculture Ivoirienne, Prix des produits agricoles : où suivre l’évolution du marché en temps réel ?, juillet 2025 — Lien

    5.3. L’application Ki@ au Bénin : la preuve par l’initiative

    L’application Ki@, lancée au Bénin, illustre la demande réelle. Son concepteur explique : « Les acteurs économiques, notamment les producteurs et les commerçants, ont besoin d’information en temps réel pour prendre des décisions éclairées de vente ou d’achat de leurs produits. » L’application « aide l’utilisateur à faire des arbitrages éclairés sur les marchés du riz et de maïs au Bénin pour évaluer comment il peut engranger le plus de bénéfices ».

    Mais Ki@ ne couvre que 6 marchés dans 6 communes du nord du Bénin, et uniquement le riz et le maïs. L’initiative démontre le besoin — elle en révèle aussi les limites.

    Source : Agence Ecofin, L’application mobile Ki@ aide à faire des arbitrages éclairés sur les marchés du riz et de maïs au Bénin, mai 2025 — Lien


    6. Ce que prixdesmarches.com change dans cette équation

    L’asymétrie d’information est un problème de structure, pas de volonté. Les producteurs ne manquent pas d’intelligence ou de motivation — ils manquent d’un outil simple qui leur dise combien vaut leur produit à 20 km, à 50 km, à 200 km de chez eux.

    Ce que subit le producteur aujourd’hui :

    • Il ne connaît pas le prix réel de son produit sur les marchés urbains
    • Il vend au collecteur qui se présente, au prix que celui-ci fixe
    • Il ne sait pas si le prix proposé est juste ou exploiteur
    • Il ne peut pas comparer les offres de plusieurs acheteurs
    • Il vend au moment le moins favorable (juste après la récolte, quand les prix sont au plus bas)
    • Quand les prix montent sur les marchés, il ne le sait pas

    Ce que prixdesmarches.com lui permet :

    • Voir en temps réel le prix de son produit sur les marchés de sa zone et au-delà
    • Comparer le prix proposé par le collecteur avec le prix réel du marché
    • Décider de vendre maintenant ou d’attendre si la tendance est haussière
    • Choisir entre vendre bord champ ou transporter jusqu’à un marché mieux rémunérateur
    • Négocier avec des données, pas avec de l’intuition contre l’information

    La recherche académique (Aker, Jensen, Svensson & Yanagizawa) a prouvé que l’information réduit la dispersion des prix de 10 à 20 % et augmente les revenus des producteurs de 5 à 15 %. Ces gains sont générés par le simple fait de rendre visible ce qui était caché.

    prixdesmarches.com est l’outil qui rend visible — à grande échelle, en temps réel, pour tous — ce que les intermédiaires ont intérêt à garder opaque.


    Tableau récapitulatif des faits et sources

    FaitDonnéeSource
    Asymétrie d’information producteurs/commerçantsDocumentée structurellementAFD, Focales n°14, 2012
    Producteurs : connaissance « très incertaine » des prixVentes à bas prix aux itinérantsHAL/CIRAD, Ghana, 2017
    Intermédiaires filtrent/manipulent l’informationCas café-cacao Cameroun documentéInter-réseaux, Fiches pratiques
    Prix producteur = 30-40 % du prix consommateurFruits et légumesConseil Concurrence Maroc, 2025
    Marge intermédiaire : 30 à 50 % par maillonChaque intermédiaireLa Vie éco (Maroc)
    Balances truquées / unités non standardiséesMarge sur la « variable quantité »Inter-réseaux
    Mobile → -10 à -16 % dispersion prix céréalesNiger, 2001-2006Aker, AEJ: Applied Economics, 2010
    Mobile → -20 % différences de prix entre marchésNigerAker, CGD Working Paper, 2008
    Information marché → +5 à +15 % prix bord champOugandaSvensson & Yanagizawa
    Information numérique → +6 % revenu, +6 % rendementMéta-analyse 20 études (15 Afrique)PMC, 2024
    Hausse prix ne bénéficie pas aux producteursCrise 2007-2008 documentéeInter-réseaux / FAO
    Obstacles = baisse prix producteur + hausse prix consoSimultanémentCairn.info, 2013
    Accès prix = « droit économique fondamental »ProducteursL’Agriculture Ivoirienne, 2025
    Application Ki@ (Bénin)6 marchés, 2 produits seulementAgence Ecofin, 2025
    SIM : « n’ont pas répondu aux attentes »Bilan FAO 1990sAFD, 2012

  • #5. Le manque de données fiables pour les décideurs

    prixdesmarches.com


    Le problème en une phrase

    Les décideurs politiques, les organisations humanitaires et les acteurs économiques d’Afrique de l’Ouest et centrale prennent des décisions engageant des milliards de dollars et affectant des millions de vies sur la base de données de prix alimentaires incomplètes, obsolètes, collectées manuellement, publiées avec des semaines ou des mois de retard, et qui ignorent 85 % des échanges commerciaux réels de la région.


    1. Les systèmes existants : un bilan structurellement insuffisant

    1.1. Des systèmes d’information de marché qui « n’ont pas répondu aux attentes »

    Les Systèmes d’Information de Marché (SIM) ont été introduits en Afrique subsaharienne dans les années 1980, dans le cadre des politiques de libéralisation. L’objectif était de rendre les marchés plus transparents en collectant et diffusant des informations sur les prix agricoles. L’Agence Française de Développement (AFD), dans une étude de référence publiée en 2012, dresse un bilan sans appel de cette première génération :

    « Malgré l’engouement de ses promoteurs, les SIM agricoles n’ont pas répondu aux attentes, comme en témoigne le bilan très mitigé des SIM en Afrique, en Asie et en Amérique latine dressé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à la fin des années 1990. »

    Source : AFD, Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne — De la première à la deuxième génération, Focales n°14, juin 2012 — Lien

    L’étude identifie des faiblesses structurelles persistantes : erreurs nombreuses dans la spécification des données collectées par les agents enquêteurs, diffusion difficile (certains SIM ne parviennent pas à utiliser régulièrement les services des radios pour atteindre les opérateurs du marché), et surtout une incapacité chronique à mettre les informations à disposition du public cible « en temps voulu ». L’étude conclut que ces problèmes « affectent la fiabilité de l’information diffusée par les SIM ».

    1.2. Le PAM : la base la plus exhaustive… mais centrée sur les céréales

    Le Programme alimentaire mondial (PAM), via son système d’Analyse et cartographie de la vulnérabilité (VAM), opère l’une des bases de données les plus complètes de la région : 361 marchés suivis dans 16 pays d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, l’OCDE souligne une limite majeure :

    « 85 % des séries de prix concernent les céréales et les grains. »

    Or, le système alimentaire ouest-africain s’est profondément diversifié. Les ménages consomment des produits variés — légumes, fruits, tubercules, protéines animales, produits transformés — dont les prix ne sont tout simplement pas suivis de manière systématique.

    L’OCDE recommande explicitement que « les décideurs politiques doivent revoir les systèmes de suivi des prix afin qu’ils intègrent à la fois le large éventail de produits alimentaires consommés et les moyens financiers des ménages ».

    Source : Thomas Allen, OCDE, Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Notes ouest-africaines, 2020 — Lien

    1.3. Le RESIMAO : 390 marchés, des bulletins trimestriels en PDF

    Le Réseau des systèmes d’information des marchés en Afrique de l’Ouest (RESIMAO) fédère 9 SIM publics nationaux (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Togo). Il couvre 390 marchés ruraux et urbains. Les prix sont actualisés hebdomadairement et publiés dans des bulletins régionaux de périodicité trimestrielle, en format PDF.

    Un décideur confronté à une flambée soudaine des prix du riz sur un marché donné doit donc attendre la publication du prochain bulletin trimestriel — au format PDF — pour en avoir confirmation officielle. Dans un contexte où les prix alimentaires peuvent bondir de 20 à 30 % en quelques semaines, ce délai est structurellement inadapté à la prise de décision réactive.

    Source : Inter-réseaux, RESIMAO — Réseau des systèmes d’information des marchés en Afrique de l’OuestLien

    1.4. Le PREGEC et le Cadre Harmonisé : 4 réunions par an pour 400 millions de personnes

    Le Dispositif régional de Prévention et de Gestion des Crises Alimentaires (PREGEC), animé par le CILSS dans le cadre du Réseau de prévention des crises alimentaires (RPCA), constitue le mécanisme régional de référence. Il organise 4 consultations techniques régionales par an (mars, juin, septembre, novembre), au cours desquelles les experts analysent la situation alimentaire, les résultats de la campagne agropastorale et les prix des marchés.

    Le Cadre Harmonisé, outil d’analyse de la sécurité alimentaire utilisé dans 18 pays, produit ses classifications deux fois par an : une analyse de la situation courante (généralement en novembre, après les récoltes) et une projection pour la période de soudure (juin-août).

    Autrement dit : pour une région de plus de 400 millions d’habitants, où les prix alimentaires fluctuent quotidiennement et où 58 % de la population est en insécurité alimentaire, le système d’alerte le plus structuré produit une photographie de la situation deux fois par an.

    Sources :

    • CILSS, Le cycle PREGECLien
    • OCDE/CSAO, Dispositif PREGEC — RPCALien
    • Cadre Harmonisé / IPC — Lien

    2. L’effondrement du système de surveillance commerciale (2022-2024)

    La situation, déjà insuffisante, s’est dramatiquement aggravée. En janvier 2025, des chercheurs de l’OCDE, de la CEDEAO et du CILSS alertent dans The Conversation sur l’effondrement du principal système de surveillance du commerce alimentaire en Afrique de l’Ouest.

    2.1. La base de données unique qui a cessé d’exister

    À partir de 2013, le CILSS avait développé une base de données couvrant plus de 320 marchés le long de 10 corridors commerciaux, de la Guinée et du Sénégal à l’ouest au Nigeria à l’est. Cette base était « unique sur le continent africain » car elle intégrait à la fois le commerce formel et informel.

    Le financement par l’USAID a pris fin en 2019. La collecte a été transférée à un projet financé par le FIDA, qui couvrait 17 pays. Mais cette initiative « a malheureusement pris fin en 2022 (produits agricoles) et 2024 (bétail) ». Les chercheurs concluent que cette cessation « a profondément affecté la capacité des chercheurs à mesurer l’impact des changements structurels et politiques qui touchent la région ».

    Source : The Conversation, Afrique de l’Ouest : l’effondrement du système de surveillance commerciale met en péril la sécurité alimentaire, janvier 2025 — Lien

    2.2. Les exportations réelles : 12 fois les chiffres officiels

    L’ampleur de l’angle mort est vertigineuse. Les mêmes chercheurs estiment que les exportations régionales de bétail du Mali, du Niger et du Burkina Faso « devraient avoisiner le milliard de dollars américains si l’on tient compte du commerce non déclaré, contre 80 millions de dollars américains selon les statistiques officielles ».

    Un écart de facteur 12 entre la réalité économique et les données sur lesquelles les décideurs fondent leurs politiques.

    Source : The Conversation, ibid.


    3. L’angle mort massif : 85 % du commerce alimentaire invisible

    3.1. Le chiffre central

    Selon l’OCDE et l’AOCTAH (Association ouest-africaine pour le commerce transfrontalier des produits agroforestiers, pastoraux et halieutiques), le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest représente environ 10 milliards de dollars par an. Ce chiffre est « environ six fois plus que ce que reflètent les chiffres officiels ». Et « près de 85 % de ces échanges échappent aux systèmes d’enregistrement classiques ».

    L’AOCTAH conclut : « Cette invisibilité n’est pas anodine : elle contribue à la marginalisation de ce commerce dans les politiques publiques, alors même qu’il constitue l’un des principaux mécanismes d’approvisionnement, de création de valeur et de stabilisation économique dans la région. »

    Source : AOCTAH/OCDE, Commerce transfrontalier en Afrique de l’Ouest : une nécessité encore sous-estimée, janvier 2025 — Lien

    3.2. Confirmation au plus haut niveau international

    La Commissaire de la CEDEAO chargée des affaires économiques et de l’agriculture, Massandjé Touré-Litsé, a elle-même déploré le fait que « les données officielles indiquent un commerce insignifiant au sein de l’Afrique de l’Ouest, malgré les efforts de la CEDEAO ».

    Afreximbank qualifie le commerce transfrontalier informel d’« activité économique dominante à travers l’Afrique », estimant qu’il représente « environ 40 milliards de dollars » au niveau continental, « mais qu’il est souvent ignoré dans les statistiques officielles en raison de son caractère informel ».

    La Commission économique pour l’Afrique (CEA) de l’ONU confirme : « Les statistiques commerciales officielles tiennent souvent compte du commerce formel et laissent de côté le commerce informel, ce qui conduit à une sous-estimation du commerce intra-africain. »

    Sources :

    • CEA/ONU, Repenser le commerce transfrontalier informel en Afrique, novembre 2023 — Lien
    • CEA/ONU, Les données du commerce informel sont essentielles pour un suivi précis du commerce intra-africain, avril 2022 — Lien

    3.3. Pas de méthode, pas de définition

    Plus alarmant encore : en 2023, après des années de discussions, les experts internationaux reconnaissent qu’il « n’existe pas à ce jour de méthodes convenues pour mesurer avec précision le niveau du commerce transfrontalier informel en Afrique » et qu’il n’y a « pas de définition universellement acceptée » de ce commerce.

    On ne peut pas piloter ce qu’on ne mesure pas. Et on ne mesure pas ce qu’on n’a même pas défini.

    Source : Agence Ecofin, La CEA veut améliorer la collecte de données sur le commerce informel transfrontalier en Afrique, mai 2023 — Lien


    4. Les conséquences concrètes pour les décideurs

    4.1. Des politiques fondées sur des données erronées

    Quand les statistiques officielles indiquent 80 millions de dollars d’exportations de bétail là où la réalité est de 1 milliard, les politiques d’investissement dans les infrastructures pastorales, les corridors de transhumance et les marchés à bétail sont calibrées sur un dixième de l’activité réelle. Les budgets sont sous-dimensionnés. Les priorités sont mal identifiées.

    Quand 85 % des échanges alimentaires régionaux sont invisibles, les politiques commerciales (interdictions d’exportation, droits de douane, accords bilatéraux) sont élaborées sur une fraction de la réalité. Le PREGEC lui-même recommande aux gouvernements de « maintenir et renforcer la veille informationnelle sur les marchés afin de mieux anticiper et maîtriser les hausses atypiques de prix » — preuve que le système actuel est reconnu comme insuffisant par ses propres opérateurs.

    Source : Nzara News, Bilan et perspectives agricoles et alimentaires 2021-2022 au Sahel et en Afrique de l’Ouest, décembre 2021 — Lien

    4.2. Des crises détectées trop tard

    Le cycle PREGEC — 4 réunions par an — signifie qu’entre deux analyses régionales, il s’écoule en moyenne 3 mois. Or, les crises alimentaires se développent en quelques semaines. En mai 2022, le PREGEC avertissait que « 23,7 millions de personnes ont besoin d’assistance actuellement, et ce chiffre pourrait atteindre 33,4 millions pendant la période de soudure prochaine (juin-août 2022) ». L’alerte était donnée en novembre 2021 pour une crise projetée en juin 2022 — un délai de 7 mois durant lequel les prix continuaient de monter sans suivi en temps réel accessible aux décideurs locaux.

    En juin 2024, le PREGEC constatait encore que « les prix des denrées alimentaires restent très élevés par rapport à la moyenne des cinq dernières années dans tous les pays » — une situation qui perdurait depuis 2021, année après année, sans que le rythme des analyses permette une réponse plus rapide.

    Sources :

    • CILSS, Avis PREGEC, Abidjan, juin 2024Lien
    • Nzara News, ibid.

    4.3. Des initiatives fragmentées et à couverture limitée

    Des innovations émergent, mais elles illustrent par leur fragmentation même l’ampleur du problème. L’application Ki@, développée au Bénin pour le riz et le maïs, couvre 6 marchés dans 6 communes du nord du pays. Le RESIMAO couvre 390 marchés dans 9 pays. D’autres initiatives privées (AgroMarket, iCow, mAgri) proposent des alertes SMS ou des interfaces web, mais avec des couvertures géographiques et des produits limités.

    Un article de L’Agriculture Ivoirienne note que « certains de ces acteurs publient des bulletins mensuels, souvent disponibles en PDF ou par courrier aux coopératives », et que les plateformes internationales de suivi des cours sont « souvent en anglais et orientées vers les marchés mondiaux » — inaccessibles pour un conseiller agricole de Korhogo ou un maire de Mopti.

    Sources :

    • Agence Ecofin, L’application mobile Ki@ aide à faire des arbitrages éclairés sur les marchés du riz et de maïs au Bénin, mai 2025 — Lien
    • L’Agriculture Ivoirienne, Prix des produits agricoles : où suivre l’évolution du marché en temps réel ?, juillet 2025 — Lien

    5. La donnée fiable : un enjeu d’intérêt général

    Le Journal du Net posait le diagnostic en ces termes : « La donnée fiable est le point de départ de l’information, elle-même base de toute rationalité économique. Indispensable aux investisseurs, naturellement averses à l’inconnue et donc au risque, elle constitue le point de départ de toute décision stratégique et de l’évaluation des résultats. Seules des données macroéconomiques de confiance ou des indicateurs de développement social transparents permettent par exemple de juger l’efficacité d’une politique publique ou fiscale. Leur fiabilisation apparaît dès lors comme une mission d’intérêt général. »

    Et de constater que « la recherche, l’organisation et l’analyse de ces données est bien souvent le fruit d’acteurs privés en Afrique. Fondations, services dédiés d’entreprises ou organismes spécialisés en intelligence économique, viennent pallier les lacunes dans la collecte, la fiabilisation et la mise à disposition de données au caractère public. »

    Source : Journal du Net, Système d’information en Afrique : à la recherche de la donnée fiable, août 2016 — Lien

    L’OCDE, dans sa note sur les prix alimentaires, insiste sur le fait que « les prix sont aujourd’hui, plus que jamais, un facteur déterminant de l’accès à l’alimentation alors que les ménages dépendent des marchés pour deux tiers de leurs approvisionnements ». Quand le facteur le plus déterminant de l’accès à l’alimentation — le prix — est mesuré de manière aussi lacunaire, c’est tout le système de sécurité alimentaire qui opère à l’aveugle.

    Source : Inter-réseaux/OCDE, Notes ouest-africaines : Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, octobre 2020 — Lien


    6. Ce que prixdesmarches.com change dans cette équation

    La plateforme ne prétend pas remplacer les systèmes institutionnels. Elle les complète là où ils sont structurellement défaillants : la fréquence, la granularité et l’accessibilité des données de prix.

    Ce qui existe aujourd’hui :

    • Des analyses régionales 2 à 4 fois par an (Cadre Harmonisé, PREGEC)
    • Des bulletins trimestriels en PDF (RESIMAO)
    • Des séries de prix concentrées à 85 % sur les céréales (PAM/VAM)
    • 85 % du commerce alimentaire régional invisible dans les statistiques
    • Un système de surveillance commerciale qui s’est effondré en 2022-2024
    • Des initiatives numériques fragmentées couvrant quelques marchés et quelques produits

    Ce que prixdesmarches.com apporte :

    • Des prix collectés en continu, accessibles en temps réel
    • Une couverture multi-produits (pas seulement les céréales)
    • Une granularité au niveau du marché individuel, pas de la région
    • Des données ouvertes que tout décideur — maire, préfet, directeur régional, ONG, bailleur — peut consulter sans attendre un rapport PDF trimestriel
    • Un historique permettant de détecter les tendances et les anomalies avant qu’elles ne deviennent des crises

    Pour un directeur régional de l’agriculture qui doit arbitrer entre deux zones pour déployer un stock tampon, les données du PREGEC lui disent où en était la situation il y a 3 mois. Les données de prixdesmarches.com lui disent où en est la situation maintenant.

    Pour un bailleur international qui doit calibrer une réponse d’urgence, les séries de prix en temps réel permettent de mesurer la vitesse de détérioration et l’ampleur géographique d’une crise — pas d’attendre le prochain cycle d’analyse semestriel.

    Pour un élu local qui doit décider s’il faut alerter les autorités nationales d’une flambée de prix sur son territoire, une plateforme accessible depuis un téléphone remplace des semaines d’attente de données qui, souvent, n’arrivent jamais à son niveau.


    Tableau récapitulatif des faits et sources

    FaitDonnéeSource
    SIM de 1ère génération« N’ont pas répondu aux attentes » (FAO)AFD, Focales n°14, 2012
    Couverture PAM/VAM361 marchés, 16 pays, mais 85 % céréalesOCDE/Thomas Allen, 2020
    RESIMAO390 marchés, 9 pays, bulletins trimestriels PDFInter-réseaux
    PREGEC4 réunions techniques/anCILSS/RPCA
    Cadre HarmoniséAnalyse 2 fois/an (novembre + projection soudure)IPC/Cadre Harmonisé
    Base de données CILSS320+ marchés, 10 corridors — collecte cessée 2022-2024The Conversation, jan. 2025
    Commerce informel85 % des échanges alimentaires régionauxOCDE/AOCTAH, 2025
    Commerce alimentaire réel~10 milliards $/an (6x les stats officielles)OCDE/AOCTAH
    Exportations bétail réelles~1 milliard $ vs 80 M$ officiels (facteur 12)The Conversation, 2025
    ICBT continental~40 milliards $ ignorés des statistiquesAfreximbank/CEA, 2023
    Méthodologie ICBTAucune méthode ni définition convenueCEA/Agence Ecofin, 2023
    Personnes en besoin d’assistance23,7 à 33,4 millions (2022)PREGEC/CILSS
    Prix vs moyenne quinquennale« Très élevés dans tous les pays » depuis 2021PREGEC, juin 2024
    Dépendance marchés2/3 des approvisionnements des ménagesOCDE, 2020
  • #4. La forte volatilité saisonnière mal anticipée

    prixdesmarches.com


    Le constat

    En Afrique de l’Ouest et du Centre, les prix alimentaires suivent un cycle saisonnier violent et prévisible : ils s’effondrent à la récolte (faute de stockage, les producteurs bradent), puis explosent pendant la soudure (faute de stocks, les commerçants imposent leurs prix). Ce cycle détruit de la valeur aux deux extrémités : le producteur vend à perte quand il y a abondance, le consommateur paie au prix fort quand il y a rareté.

    Le paradoxe est total : ce cycle est prévisible, mais personne ne dispose de l’information en temps réel pour l’anticiper. Ni le producteur (qui ne sait pas quand vendre), ni le consommateur (qui ne sait pas quand acheter ni où), ni les décideurs (qui reçoivent des rapports trimestriels quand ils auraient besoin de données hebdomadaires).


    Les données qui étayent ce constat

    1. 20 millions de tonnes de nourriture perdues par an : 4 milliards de dollars

    Le Programme alimentaire mondial (PAM) a alerté que « dans les semaines qui suivent la récolte, l’Afrique subsaharienne perd à elle seule 20 millions de tonnes de nourriture par an, ce qui représente une valeur de plus de 4 milliards de dollars ». Le PAM identifie le « nerf du problème » dans la surproduction saisonnière : au moment de la récolte, les marchés sont inondés de produits que personne ne peut ni stocker, ni transformer, ni acheminer à temps.

    Ce chiffre ne concerne que les grains. À l’échelle globale de l’agriculture africaine, les pertes post-récolte représentent 37 % de la production, soit une valeur estimée à 48 milliards de dollars — l’équivalent du PIB du Ghana en 2017.

    Sources :

    • Jeune Afrique — Afrique de l’Ouest : quatre milliards de dollars de produits agricoles gâchés par an, février 2022. jeuneafrique.com
    • Willagri — Les pertes post-récolte en Afrique représentent 37 % de la production, juillet 2019. willagri.com

    2. Pays par pays : le gaspillage saisonnier en chiffres concrets

    Le phénomène n’est pas abstrait. Il se traduit par des pertes massives et documentées, produit par produit, pays par pays :

    Sénégal — Oignon : sur 450 000 tonnes cultivées chaque année, un tiers se perd (150 000 tonnes) du fait de mauvaises conditions de conservation. Résultat : le pays doit importer régulièrement des oignons d’Europe alors qu’il en produit assez.

    Côte d’Ivoire — Mangue : 100 000 tonnes de mangues pourrissent annuellement. Pendant la saison (mars-mai), les mangues sont surabondantes et bradées ; le reste de l’année, elles sont rares et chères, voire indisponibles.

    Nigeria — Tomate : 45 % des tomates récoltées sont perdues chaque année. Dans le même temps, l’usine de transformation de tomates Dangote à Kano (20 millions de dollars d’investissement) peine à s’approvisionner hors période de récolte.

    Nigeria — Racines et tubercules : 50 à 60 % de la production de racines et tubercules et plus de 50 % des fruits et légumes sont perdus en raison de mauvaises pratiques de stockage.

    Sources :

    • Jeune Afrique — Afrique de l’Ouest : quatre milliards de dollars de produits agricoles gâchés par an, février 2022. jeuneafrique.com
    • Agence Ecofin — Les pertes post-récoltes, un mal africain dont on connaît pourtant les remèdes. agenceecofin.com

    3. La période de soudure : un cycle annuel de crise des prix

    La soudure est la période qui précède les nouvelles récoltes (typiquement juin-août au Sahel), durant laquelle les stocks de la récolte précédente sont épuisés. C’est un phénomène parfaitement prévisible — il se produit chaque année, aux mêmes dates, avec la même mécanique.

    FEWS NET documente systématiquement l’impact de la soudure sur les prix. En mai 2022, le réseau alertait que « de nouveaux records de prix sont attendus dans la plupart des zones du Sahel » pendant la soudure, en raison de « l’épuisement saisonnier des stocks, du Ramadan, des approvisionnements inférieurs à la moyenne, et de la dépendance accrue du marché ».

    Au Mali, les données de décembre 2024 montrent que même après les récoltes, en pleine période post-récolte censée être favorable, les prix restaient supérieurs à la moyenne quinquennale de +49 % à Mopti et +137 % à Ménaka — preuve que le cycle saisonnier seul n’explique pas tout, et que la spéculation amplifie la volatilité.

    Sources :

    • FEWS NET — De nouveaux records de prix attendus au Sahel pendant la soudure, mai 2022. fews.net
    • FEWS NET — Mali : Dégradation précoce des résultats de l’insécurité alimentaire, décembre 2024. fews.net

    4. Des capacités de stockage couvrant moins de 30 % de la production

    Pourquoi la surproduction saisonnière se transforme-t-elle en pertes massives plutôt qu’en stocks pour les mois difficiles ? La réponse est structurelle : selon la Banque mondiale, les capacités de stockage en Afrique subsaharienne couvrent moins de 30 % de la production annuelle.

    Les chaînes d’approvisionnement fonctionnent selon le modèle du « juste-à-temps », sans stocks tampons pour absorber les chocs. Résultat :

    • ~40 % des denrées périssables sont perdues chaque année après récolte
    • ~20 % des autres produits alimentaires subissent le même sort

    Ce déficit de stockage crée mécaniquement la volatilité des prix : trop de produits en période de récolte (prix qui s’effondrent), pas assez en période de soudure (prix qui explosent).

    Source : Agence Ecofin — Le stockage alimentaire, un maillon faible des chaînes d’approvisionnement en Afrique subsaharienne, septembre 2025. agenceecofin.com

    5. Seulement 5 % des terres irriguées : une agriculture prisonnière des saisons

    L’OCDE souligne dans son étude sur les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest que « l’Afrique est la région du monde qui affiche le plus faible pourcentage de terres cultivées irriguées : 5 %, contre plus de 40 % en Asie ».

    Cette dépendance quasi-totale à l’agriculture pluviale signifie que la production est concentrée sur quelques mois de l’année. En Asie, l’irrigation permet « de produire plusieurs récoltes par an et garantit aux agriculteurs de travailler toute l’année ». En Afrique de l’Ouest, la production est saisonnière, les pics de production créent des pics de surplus, et ces surplus se transforment en pertes faute de stockage et de transformation.

    La volatilité des prix n’est donc pas un accident : c’est la conséquence mécanique d’une production saisonnière sans infrastructure de lissage.

    Source : OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org

    6. L’inélasticité de la demande : un amplificateur de la volatilité

    L’OCDE explique également un mécanisme fondamental : « l’inélasticité de la demande alimentaire accentue encore davantage la dynamique de hausse des prix, avec une demande légèrement excédentaire par rapport à l’offre entraînant une hausse plus que proportionnelle des prix ».

    En clair : les gens doivent manger. Quand l’offre baisse de 10 %, les prix n’augmentent pas de 10 % — ils augmentent de 20 %, 30 %, voire plus, parce que la demande ne peut pas baisser. C’est exactement ce que documentent les données FEWS NET : des écarts de +49 % à +137 % par rapport à la moyenne, pour des baisses de disponibilité bien plus modérées.

    Sans information sur les prix en temps réel, le consommateur ne peut ni anticiper ces pics, ni chercher des alternatives, ni se déplacer vers des marchés moins chers.

    Source : OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org

    7. Production +160 %, insécurité alimentaire +60 % : le paradoxe africain

    La Banque mondiale a documenté un paradoxe frappant : « la production alimentaire en Afrique a augmenté de 160 % au cours des trente dernières années, mais la population souffrant d’insécurité alimentaire n’a cessé de croître, notamment de 60 % rien qu’au cours de la dernière décennie ». Aujourd’hui, 58 % des Africains sont en situation d’insécurité alimentaire, soit le double de la moyenne mondiale.

    Ce paradoxe confirme que le problème n’est pas la quantité produite, mais la manière dont cette production est distribuée, stockée, valorisée et vendue. Les prix sont le signal central de ce système — et quand ce signal est opaque, brouillé, ou manipulé, c’est tout le système qui dysfonctionne.

    Source : Banque mondiale — La voie vers la sécurité alimentaire : des investissements ciblés dans les transports, mai 2025. banquemondiale.org


    En résumé

    FaitDonnéeSource
    Pertes post-récolte (grains, Afrique subsaharienne)20 millions de tonnes/an = 4 milliards $PAM / Jeune Afrique
    Pertes post-récolte (tous produits, Afrique)37 % de la production = 48 milliards $Willagri / FAO / Banque mondiale
    Oignons perdus au Sénégal150 000 tonnes/an (1/3 de la production)Jeune Afrique
    Mangues pourries en Côte d’Ivoire100 000 tonnes/anJeune Afrique
    Tomates perdues au Nigeria45 % de la récolte annuelleJeune Afrique
    Racines/tubercules perdus au Nigeria50 à 60 % de la productionAgence Ecofin
    Capacités de stockage vs production< 30 % de la production annuelleBanque mondiale / Agence Ecofin
    Denrées périssables perdues après récolte~40 %Banque mondiale
    Terres irriguées en Afrique5 % (vs 40 % en Asie)OCDE
    Hausse production alimentaire (30 ans)+160 %Banque mondiale
    Hausse insécurité alimentaire (10 ans)+60 %Banque mondiale
    Africains en insécurité alimentaire58 % de la populationBanque mondiale

    Ce que prixdesmarches.com apporterait face à la volatilité saisonnière

    La volatilité saisonnière ne peut pas être supprimée — elle est inhérente à l’agriculture pluviale. Mais elle peut être rendue visible, prévisible et exploitable par l’information.

    Pour le consommateur : voir en temps réel que le prix de la tomate a doublé en trois semaines sur son marché habituel, mais qu’un marché à 5 km propose encore l’ancien prix, ou qu’un produit de substitution est disponible à meilleur tarif.

    Pour le producteur : consulter les prix pratiqués sur différents marchés avant de décider où et quand vendre, plutôt que de brader sa production au premier intermédiaire qui se présente.

    Pour les transformateurs : identifier les moments de surproduction saisonnière (mangues en mars-avril, tomates en saison des pluies) où les prix sont au plus bas, pour acheter et transformer à moindre coût.

    Pour les décideurs : disposer de données hebdomadaires ou quotidiennes, par marché et par produit, plutôt que de rapports trimestriels en PDF arrivant des mois après les faits.

    L’information sur les prix en temps réel ne résout pas le déficit de stockage ou d’irrigation. Mais elle permet à chaque acteur de la chaîne de prendre de meilleures décisions, ce qui réduit mécaniquement les pertes, lisse les prix et améliore l’accès alimentaire.

    Un producteur sénégalais qui sait que l’oignon se vend 300 FCFA/kg à Dakar et 150 FCFA/kg sur son marché local n’a pas besoin qu’un gouvernement lui dise quoi faire — il prend un camion pour Dakar. Mais encore faut-il qu’il ait l’information.


    Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Février 2026

  • #3. La spéculation et les hausses artificielles de prix

    prixdesmarches.com


    Le constat

    En Afrique de l’Ouest et du Centre, les prix des denrées alimentaires de base dépassent régulièrement et durablement leur moyenne quinquennale — parfois de 40 %, 70 %, voire 137 % — sans que les consommateurs ne disposent d’aucun outil pour distinguer une hausse légitime (sécheresse, transport, pénurie) d’une hausse artificielle (rétention de stock, marges gonflées, spéculation saisonnière).

    Les gouvernements le savent. Les organisations internationales le documentent. Mais le consommateur final, lui, n’a aucun référentiel. Il paie ce qu’on lui demande, sans savoir si le prix qu’il voit est justifié ou non.


    Les données qui étayent ce constat

    1. Des prix supérieurs de 40 à 137 % à la moyenne quinquennale au Mali (2024-2025)

    FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), le réseau d’alerte précoce financé par l’USAID, publie régulièrement des analyses de prix dans toute l’Afrique de l’Ouest. Ses données pour le Mali (décembre 2024 – mai 2025) révèlent que les prix des denrées alimentaires de base étaient supérieurs à la moyenne quinquennale de :

    • +49 % à Mopti
    • +48 % à Tombouctou
    • +70 % à Gao
    • +137 % à Ménaka

    Ces dépassements massifs ne sont pas uniquement dus à des facteurs climatiques ou logistiques. FEWS NET les attribue à une combinaison de « dysfonctionnements des marchés », de « perturbations des circuits d’approvisionnement » et de « difficultés d’accès des ménages aux marchés ». À Ménaka, un prix multiplié par 2,4 par rapport à la normale signifie qu’un ménage qui dépensait 1 000 FCFA par jour pour se nourrir doit désormais trouver 2 370 FCFA — sans que ses revenus n’aient changé.

    Source : FEWS NET — Dégradation précoce des résultats de l’insécurité alimentaire à partir de mars/avril 2025 au centre et au nord du pays, décembre 2024. fews.net

    2. Un phénomène régional persistant, documenté année après année

    Ce n’est pas un accident conjoncturel. FEWS NET documente des prix « substantiellement supérieurs à la moyenne quinquennale dans pratiquement tous les pays de la région » de façon continue depuis 2021. Les rapports successifs identifient les mêmes facteurs récurrents :

    • Stocks de report inférieurs à la moyenne
    • Demande accrue par rapport à l’offre
    • Augmentation des coûts de transaction et de transport
    • Restrictions commerciales transfrontalières
    • Insécurité dans les zones sahéliennes
    • Et surtout : absence de mécanisme de vérification des prix par les consommateurs

    En janvier 2024, FEWS NET confirmait encore que « les prix sont généralement restés supérieurs à la moyenne quinquennale » dans toute l’Afrique de l’Ouest, malgré des récoltes satisfaisantes dans plusieurs zones.

    Sources :

    • FEWS NET — La persistance de l’insécurité et la hausse des prix, janvier 2024. fews.net
    • FEWS NET — De nouveaux records de prix attendus au Sahel, mai 2022. fews.net
    • ReliefWeb/FEWS NET — Le maintien des prix à la hausse limitera la consommation alimentaire, 2023. reliefweb.int

    3. L’inflation alimentaire reste plus forte que l’inflation globale dans la majorité des pays

    Selon les dernières données de la Banque mondiale (mise à jour de décembre 2025), l’inflation des prix alimentaires dépasse l’inflation globale dans 54 % des 166 pays pour lesquels des données sont disponibles.

    Plus spécifiquement :

    • 45 % des pays à faible revenu affichent une inflation alimentaire supérieure à 5 %
    • 43,5 % des pays à revenu intermédiaire inférieur sont dans la même situation

    Cela signifie que les prix alimentaires augmentent plus vite que le reste de l’économie — un indicateur qui, dans des pays où l’alimentation représente 40 à 55 % du budget des ménages, traduit une pression spécifique sur le panier alimentaire, en partie due à des facteurs structurels (transport, intermédiaires) et en partie à des pratiques spéculatives.

    Source : Banque mondiale — Dernières données sur la sécurité alimentaire, mise à jour décembre 2025. banquemondiale.org

    4. Des marges d’intermédiaires incontrôlées et opaques

    L’absence de transparence sur les prix crée un environnement propice à la multiplication des marges. Le président de la Fédération nationale des associations du consommateur (FNAC) a résumé le phénomène en ces termes : « Les marges des intermédiaires restent incontrôlées, faisant grimper artificiellement les prix, tandis que le consommateur se retrouve livré à lui-même. »

    Ce constat est partagé à l’échelle du continent. Au Sénégal, le gouvernement a reconnu que « ce qui se passe sur les prix ne traduit pas [toujours] le coût d’acquisition, mais il y a parfois de la spéculation ou des marges importantes ». Les mesures de baisse de prix décidées par les régimes successifs se sont systématiquement heurtées « au manque de coopération de commerçants qui ne respectent pas les règles établies ».

    Sources :

    • LesEco.ma — Inflation : panier alimentaire sous tension, février 2025. leseco.ma
    • Sud Quotidien — Retour annoncé de la Sonadis : l’État cherche une maîtrise du marché, juin 2024. sudquotidien.sn

    5. La spéculation saisonnière : un phénomène récurrent et anticipable

    Chaque année, les prix connaissent des hausses anormales à des moments précis et prévisibles : pendant le Ramadan et le Carême, pendant la période de soudure (juin-août au Sahel), et à l’approche de fêtes religieuses. Au Mali, un économiste cité par Maliweb alertait en janvier 2026 que « la spéculation saisonnière, bien qu’encadrée, demeure une menace, surtout si les volumes d’importation ne suivent pas la demande croissante ».

    En Guinée, le gouvernement a dû instaurer en février 2026 un plafonnement des prix de huit produits de base (riz, sucre, farine, huile, oignon, lait en poudre, poulet, viande) jusqu’au 30 juin 2026, menaçant les contrevenants de « fermeture immédiate » et d’amendes de 15 à 30 % du chiffre d’affaires.

    Le fait même qu’un gouvernement doive recourir à des mesures aussi coercitives démontre que les mécanismes normaux de marché — l’information, la comparaison, la concurrence — ne fonctionnent pas.

    Sources :

    • Maliweb — À moins d’un mois du Ramadan : une stabilité relative des prix mais quelles garanties ?, janvier 2026. maliweb.net
    • Guinée Souverain — Plafonnement des prix des denrées alimentaires, février 2026. guineesouverain.com

    6. La spéculation financière internationale, un amplificateur documenté

    La FAO a estimé que les investissements spéculatifs dans les produits agricoles ont été multipliés par plus de dix en quelques années pour atteindre 150 milliards de dollars. Cette spéculation financière « vient ajouter de la confusion dans la production et les prix des denrées alimentaires ».

    L’ISS Africa (Institute for Security Studies) a alerté que « le taux de variation des prix des denrées alimentaires » s’accélère : entre août 2020 et août 2021, l’Indice FAO des prix alimentaires a augmenté de 33 %, contre 25 % lors de la crise de 2007-2008. Ces chocs de prix mondiaux se transmettent directement aux marchés locaux africains via les importations — et l’absence de visibilité locale empêche de distinguer l’impact réel de la spéculation internationale des marges ajoutées localement.

    Sources :

    • ONU Afrique Renouveau — Flambée des prix alimentaires en Afrique. un.org
    • ISS Africa — La hausse des prix des denrées alimentaires pourrait déstabiliser l’Afrique. issafrica.org

    7. Des capacités de stockage insuffisantes qui alimentent la volatilité

    Selon le rapport de la Banque mondiale « Transport connectivity for food security in Africa », les capacités de stockage disponibles en Afrique subsaharienne couvrent moins de 30 % de la production annuelle. Conséquence : près de 40 % des denrées périssables sont perdues chaque année après récolte.

    Ce déficit de stockage crée un cercle vicieux : en période de récolte, les prix s’effondrent car il est impossible de stocker les excédents ; en période de soudure, les prix explosent car les stocks sont épuisés. Les commerçants qui disposent de capacités de stockage sont en position de force pour pratiquer la rétention et revendre plus cher en période de pénurie — une forme directe de spéculation.

    Source : Agence Ecofin — Le stockage alimentaire, un maillon faible des chaînes d’approvisionnement en Afrique subsaharienne, septembre 2025. agenceecofin.com

    8. 58 % des Africains en insécurité alimentaire : le contexte de ces spéculations

    Selon la Banque mondiale (mai 2025), 58 % des Africains sont en situation d’insécurité alimentaire, soit le double de la moyenne mondiale. La production alimentaire en Afrique a pourtant augmenté de 160 % au cours des trente dernières années — mais la population souffrant d’insécurité alimentaire n’a cessé de croître, avec une hausse de 60 % rien qu’au cours de la dernière décennie.

    Ce paradoxe entre production croissante et insécurité alimentaire persistante confirme que le problème n’est pas uniquement un problème de production : c’est un problème de distribution, de prix et de transparence.

    Source : Banque mondiale — La voie vers la sécurité alimentaire : des investissements ciblés dans les transports, mai 2025. banquemondiale.org


    En résumé

    FaitDonnéeSource
    Prix au-dessus de la moyenne quinquennale (Mali)+49 % à +137 % selon les villesFEWS NET, déc. 2024
    Durée du phénomèneDocumenté chaque année depuis 2021FEWS NET (rapports annuels)
    Inflation alimentaire > inflation globaleDans 54 % des 166 pays mesurésBanque mondiale, déc. 2025
    Inflation alimentaire > 5 % dans les pays pauvres45 % des pays à faible revenuBanque mondiale, déc. 2025
    Spéculation financière sur produits agricolesMultipliée par 10, à 150 milliards $FAO / ONU Afrique Renouveau
    Hausse de l’indice FAO prix alimentaires (2020-2021)+33 % en un anISS Africa
    Capacités de stockage en Afrique subsaharienne< 30 % de la production annuelleBanque mondiale
    Pertes de denrées périssables après récolte~40 %Banque mondiale / Agence Ecofin
    Africains en insécurité alimentaire58 % de la populationBanque mondiale, mai 2025
    Hausse de la production alimentaire (30 ans)+160 %Banque mondiale

    Pourquoi la transparence est le meilleur antidote à la spéculation

    Aujourd’hui, les gouvernements africains tentent de combattre la spéculation par des mesures coercitives : plafonnement des prix, fermetures de commerces, amendes. Ces mesures sont coûteuses, difficiles à appliquer, et contournées dès que le contrôle se relâche.

    L’alternative est structurelle : donner au consommateur l’information sur les prix en temps réel.

    Quand un consommateur peut voir que le kilo de riz coûte 500 FCFA au marché A et 750 FCFA au marché B situé à 3 km, il vote avec ses pieds. Quand des milliers de consommateurs font la même chose, les prix s’alignent naturellement — sans intervention de l’État, sans amende, sans brigade de contrôle.

    C’est précisément ce que prixdesmarches.com permettrait de faire : créer une pression concurrentielle par la transparence. Pas en remplaçant les gouvernements, mais en donnant à chaque citoyen le pouvoir de vérifier ce qu’il paie.

    La spéculation prospère dans l’obscurité. La transparence l’étouffe.


    Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Février 2026

  • #2. Les écarts de prix injustifiés entre marchés d’une même ville

    prixdesmarches.com


    Le constat

    Dans les grandes villes d’Afrique francophone — Kinshasa, Abidjan, Dakar, Douala, Cotonou — un même produit, d’une même marque, peut se vendre à des prix radicalement différents d’un marché à l’autre, parfois à quelques kilomètres de distance. Ces écarts ne sont pas des variations marginales : ils peuvent atteindre 50 à 75 % au sein d’une même agglomération.

    Le consommateur, faute d’information, n’a aucun moyen de le savoir avant d’acheter. Il paie le prix qu’on lui donne, sans point de comparaison. Cette situation pénalise les ménages les plus vulnérables et profite à ceux qui exploitent l’asymétrie d’information.


    Les données qui étayent ce constat

    1. Kinshasa : des écarts de 50 à 75 % mesurés par l’État lui-même

    En avril 2025, le Vice-Premier ministre et ministre de l’Économie de la RDC, Daniel Mukoko Samba, a officiellement déclaré, données de l’application Talo à l’appui :

    « Il est incompréhensible de constater qu’un même produit coûte plus cher à Gombe qu’à Maluku, parfois avec des écarts de 50 à 75 %. »

    L’enquête a révélé l’existence de deux grands circuits d’approvisionnement à Kinshasa : l’un passant par l’Angola via le poste frontalier de Lufu (moins cher), l’autre par les voies classiques au port de Matadi (plus cher). Selon que le commerçant s’approvisionne par l’un ou l’autre circuit, les prix au détail varient considérablement — mais le consommateur, lui, ne voit qu’un prix affiché sans contexte.

    Source : BETO.CD — RDC : le gouvernement mise sur l’application Talo pour traquer les écarts de prix sur les marchés, 15 avril 2025. beto.cd

    Source complémentaire : DeskEco — RDC : le ministère de l’Économie innove avec l’application Talo pour lutter contre la disparité des prix, 15 avril 2025. deskeco.com

    2. Le dispositif Talo : 39 produits, 183 marques, 16 sites de collecte

    L’application Talo, lancée le 14 janvier 2025, a été progressivement étendue pour couvrir un périmètre significatif à Kinshasa :

    • 39 produits de grande consommation suivis
    • 183 marques référencées
    • 62 types d’opérateurs (supermarchés, marchés, boutiques)
    • 16 sites de collecte, dont les marchés Central, Gambela, Zigida et Liberté
    • Publication d’un Bulletin Talo mensuel restituant les résultats

    Le ministère a reconnu que cette application « vient combler un vide de plusieurs années durant lesquelles aucun système structuré de collecte et d’analyse des prix n’était disponible ».

    Source : Le Potentiel — Lutte contre la spéculation des prix : le gouvernement mise sur TALO, son nouvel outil numérique, 23 novembre 2025. lepotentiel.cd

    3. Des détaillants qui maintiennent artificiellement les prix élevés

    Même lorsque les conditions macroéconomiques permettent une baisse (par exemple, l’appréciation du franc congolais en 2025), les écarts persistent. Sur un échantillon de 40 produits de grande consommation suivis sur les marchés de Kinshasa, la baisse moyenne observée n’a été que de –13 %, alors que le gain de change aurait dû produire une baisse bien supérieure.

    Les experts du ministère de l’Économie expliquent cette stagnation par « la faible exposition au commerce extérieur et des comportements spéculatifs chez certains détaillants, cherchant à préserver leurs marges ». Des responsables de supermarchés eux-mêmes ont confirmé le phénomène : « Certains détaillants maintiennent les anciens tarifs. L’État doit renforcer le contrôle pour que tout le monde respecte les règles. »

    Source : Zoom Eco — Kinshasa : l’appréciation du Franc congolais ne se reflète que partiellement dans les prix du marché, octobre 2025. zoom-eco.net

    4. L’absence de collecte de données avant Talo : des rapports qui prenaient des mois

    Avant le lancement de Talo, la collecte de prix sur les marchés de RDC se faisait manuellement, sur papier. La cheffe de Bureau de l’Économie nationale à Kinshasa-Est a expliqué que « un rapport mensuel pouvait prendre tout un trimestre à être finalisé » en raison des coupures d’électricité, des difficultés d’équipement et de la lenteur du processus.

    Résultat : pendant des années, ni le gouvernement ni les consommateurs n’avaient de visibilité sur les prix réels pratiqués d’un marché à l’autre. C’est cette absence totale de données qui a permis aux écarts de se creuser sans qu’aucun acteur ne puisse les documenter.

    Source : Radio Okapi — Le ministère de l’Économie nationale lance l’application Talo pour la surveillance des prix sur les marchés, 16 janvier 2025. radiookapi.net

    5. Des écarts frontaliers massifs entre pays voisins

    Le phénomène ne se limite pas à l’intérieur d’une ville. Au niveau régional, l’OCDE a documenté des écarts de prix alimentaires dépassant 17 % de la moyenne régionale sur de nombreux segments de frontières en Afrique de l’Ouest. Ces écarts, entre le Ghana et le Burkina Faso, entre la Côte d’Ivoire et le Mali, ne sont pas exploités par le commerce en raison de « coûts de transaction élevés, de la faiblesse des infrastructures de transport et de communication, de la fragmentation des marchés régionaux ».

    Pour le carburant, un facteur clé du coût des denrées, les écarts vont du simple au double entre pays de l’UEMOA (par exemple entre le Niger et le Sénégal), selon les données de la BCEAO publiées en décembre 2024.

    Sources :

    • OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org
    • Westaf Daily — Prix de l’essence en Afrique de l’Ouest : les disparités qui pèsent sur les économies et la vie quotidienne, mars 2025. westafdaily.com

    6. L’alimentation : entre 49 et 71 % du budget selon les pays

    D’après la Banque de France, s’appuyant sur des données de la Banque mondiale, la part de l’alimentation dans la consommation en Afrique s’élève en moyenne à 49 %, avec une hétérogénéité marquée allant de 14 % en Afrique du Sud à 71 % au Burundi. Plus cette part est élevée, plus les écarts de prix entre marchés ont un impact dévastateur sur le pouvoir d’achat.

    Dans ce contexte, payer 50 % de plus pour le même produit dans un marché situé à quelques kilomètres n’est pas un désagrément : c’est une amputation directe de la capacité des familles à se nourrir.

    Source : Banque de France — Prix des matières premières et inflation en Afrique, 2022. banque-france.fr

    7. Un commerce alimentaire régional de 10 milliards de dollars largement invisible

    Selon les analyses de l’OCDE et de l’AOCTAH (Association Ouest Africaine du Commerce Transfrontalier), le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest représente environ 10 milliards de dollars par an, soit six fois plus que ce que les statistiques officielles enregistrent.

    Ce commerce « nourrit des millions de personnes, soutient les revenus de milliers de ménages et renforce la résilience des communautés face aux crises alimentaires et climatiques ». Mais il reste largement informel et non documenté — ce qui signifie que les prix qui en résultent sont totalement opaques.

    Source : AOCTAH — Commerce transfrontalier en Afrique de l’Ouest : une nécessité encore sous-estimée, 2025. aocta-wacta.net


    En résumé

    FaitDonnéeSource
    Écarts de prix dans une même ville (Kinshasa)50 à 75 % sur un même produitMin. Économie RDC / Talo
    Nombre de produits suivis par Talo39 produits, 183 marques, 16 sitesLe Potentiel / Min. Économie RDC
    Répercussion des gains de change sur les prixSeulement –13 % au lieu du double attenduZoom Eco / Min. Économie RDC
    Écarts de prix alimentaires aux frontières> 17 % de la moyenne régionaleOCDE
    Part de l’alimentation dans le budget49 % en moyenne (jusqu’à 71 %)Banque de France / Banque mondiale
    Commerce alimentaire intra-régional~10 milliards $/an (6x les stats officielles)OCDE / AOCTAH
    Délai d’un rapport de prix avant TaloUn trimestre pour un rapport mensuelRadio Okapi

    Ce que prixdesmarches.com viendrait changer

    Aujourd’hui, le seul exemple de suivi numérique des prix au détail en Afrique francophone est l’application Talo en RDC — et c’est un outil gouvernemental, pas un service citoyen. Il est conçu pour les agents de contrôle de l’État, pas pour la ménagère qui veut savoir où acheter moins cher.

    prixdesmarches.com inverserait la logique :

    • Pour le consommateur : voir en un clic les prix d’un produit sur tous les marchés de sa ville, et choisir où acheter.
    • Pour le commerçant honnête : se différencier par la transparence et attirer les clients qui comparent.
    • Pour la régulation : fournir aux autorités des données en temps réel, plus riches et plus rapides que les systèmes manuels actuels.

    L’écart de prix de 50 à 75 % documenté à Kinshasa n’existerait pas si les consommateurs avaient l’information. La transparence est le premier levier de régulation.


    Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Février 2026

  • #1. L’opacité totale des prix pour le consommateur

    prixdesmarches.com


    Le constat

    En Afrique de l’Ouest et Centrale francophone, le consommateur ordinaire n’a aujourd’hui aucun outil fiable, accessible et en temps réel pour connaître les prix pratiqués sur les marchés alimentaires. Contrairement à un consommateur européen qui peut consulter des comparateurs en ligne avant d’acheter, le consommateur africain se rend au marché sans aucun point de repère. Il ne sait pas si le prix qu’on lui propose est juste, élevé ou bas par rapport aux autres marchés de sa propre ville.

    Cette opacité n’est pas un simple inconfort. Elle a des conséquences économiques majeures sur des centaines de millions de personnes.


    Les données qui étayent ce constat

    1. L’alimentation, premier poste de dépense des ménages

    La nourriture représente en moyenne 55 % des dépenses totales d’un ménage en Afrique de l’Ouest. Ce chiffre varie entre zones rurales et urbaines, mais dans les deux cas, il dépasse largement celui observé dans les pays développés (environ 10 à 15 % en Europe).

    Source : OCDE, Notes ouest-africaines — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org

    Conséquence directe : toute variation de prix, même minime, a un impact disproportionné sur le budget des familles. Et pourtant, ces familles n’ont aucun moyen de vérifier ou de comparer ces prix.

    2. La majorité des ménages dépendent des marchés pour se nourrir

    Les marchés fournissent désormais au moins deux tiers de l’approvisionnement alimentaire des ménages d’Afrique de l’Ouest. Ce chiffre était bien plus bas il y a quelques décennies, quand l’autoconsommation dominait. Avec l’urbanisation rapide (le taux d’urbanisation en Afrique de l’Ouest était de 42 % dès 2010 et continue de croître), un nombre croissant de personnes est devenu consommateur net — c’est-à-dire totalement dépendant des marchés pour manger.

    Source : OCDE, Notes ouest-africaines — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest. wathi.org

    3. Des disparités de prix massives entre marchés d’une même ville

    En République Démocratique du Congo, le gouvernement a lancé en janvier 2025 l’application « Talo » pour collecter les prix sur les marchés. Le Vice-Premier ministre Daniel Mukoko Samba a révélé que cet outil a mis en évidence des écarts de 50 à 75 % sur un même produit, une même marque, entre un supermarché du centre-ville (Gombe) et un marché populaire (Kisenso ou Maluku).

    Le constat officiel : il existe « une très grande fracture dans l’économie kinoise » sur les prix.

    Source : DeskEco — RDC : le ministère de l’Économie innove avec l’application Talo, 15 avril 2025. deskeco.com

    4. Les systèmes de suivi existants ne couvrent pas les besoins réels

    Le principal système régional, le RESIMAO (Réseau des Systèmes d’Information des Marchés en Afrique de l’Ouest), couvre 9 pays et 390 marchés. Mais il présente des limites majeures :

    • Le système de suivi des prix du PAM (Programme Alimentaire Mondial), l’un des plus exhaustifs avec 361 marchés dans 16 pays ouest-africains, consacre 85 % de ses séries de prix aux céréales et aux grains. Les produits maraîchers, les condiments, les protéines animales, les produits transformés locaux sont très peu suivis.
    • Les données sont publiées sous forme de bulletins trimestriels en PDF, accessibles principalement par les coopératives et institutions, pas par le consommateur final.
    • Les plateformes internationales (FAO FPMA, Trading Economics, Argus Media) sont majoritairement en anglais et orientées vers les marchés mondiaux, pas les marchés locaux.

    Sources :

    • OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest. wathi.org
    • Inter-réseaux — RESIMAO : Réseau des systèmes d’information des marchés en Afrique de l’Ouest. inter-reseaux.org
    • L’Agriculture ivoirienne — Prix des produits agricoles : où suivre l’évolution du marché en temps réel ?, juillet 2025. agriculture.ci

    5. Le manque d’information sur la consommation elle-même

    Les informations sur la consommation et les marchés alimentaires en Afrique de l’Ouest sont tout simplement rares. La plupart des données disponibles portent sur la production et les échanges internationaux, pas sur les prix au détail que paie le consommateur. L’alimentation continue d’être estimée via des calculs de « disponibilités alimentaires », c’est-à-dire des approximations fondées sur l’offre et les échanges, pas sur la réalité des prix au marché.

    Source : CIRAD, AFRISTAT, AFD — L’Afrique à la conquête de son marché alimentaire intérieur. Enseignements de dix ans d’enquêtes auprès des ménages, synthèse publiée dans Le Déméter. wathi.org | afd.fr

    6. Les émeutes de la vie chère : conséquence directe de l’opacité

    La hausse des prix alimentaires internationaux en 2007-2008 a provoqué une série d’émeutes urbaines en Afrique de l’Ouest. Ces manifestations — appelées « émeutes de la vie chère » — ont mis en évidence la dépendance des citadins vis-à-vis des marchés pour se nourrir, et surtout leur vulnérabilité face aux variations de prix qu’ils ne peuvent ni anticiper ni vérifier.

    Les gouvernements ouest-africains ont depuis mis en place des mesures conjoncturelles (subventions, suspensions de taxes) précisément pour « éviter les fortes hausses de prix, qui pourraient déboucher sur des manifestations populaires ».

    Sources :

    • CIRAD/AFRISTAT/AFD — étude citée ci-dessus.
    • CILSS/RESIMAO — Bulletin régional du marché des produits agricoles. inter-reseaux.org

    7. L’opportunité numérique est là

    Malgré les défis de connectivité, le mobile est omniprésent :

    • Le taux de pénétration de la téléphonie mobile atteint 181 % en Côte d’Ivoire en 2024, avec plus de 94 % des localités couvertes en 2G/3G/4G.
    • En Afrique subsaharienne, le taux de couverture mobile atteint 87 % de la population (même si seulement 27 % utilisent effectivement l’internet mobile).
    • Le Sénégal compte plus de 21 millions d’abonnements Internet fin 2024, pour un taux de pénétration de 112 %.
    • En Côte d’Ivoire, grâce au projet PSNDEA financé par la Banque mondiale, plus de 221 000 personnes en zones rurales ont désormais accès à des services numériques agricoles.

    L’infrastructure pour toucher le consommateur existe. Ce qui manque, c’est le service.

    Sources :

    • Afrique Diplomatique — Côte d’Ivoire : le taux de pénétration de la téléphonie mobile a dépassé les 181 % en 2024, données ARTCI. afrique-diplomatique.com
    • GSMA — The State of Mobile Internet Connectivity 2024, relayé par Classe Export. classe-export.com
    • Socialnetlink — Le taux de pénétration de l’Internet au Sénégal atteint 112,42 % en 2024, mars 2025. socialnetlink.org
    • Banque mondiale — Du champ au marché : le rôle des plateformes numériques dans le succès de l’agriculture ouest-africaine, octobre 2025. banquemondiale.org

    En résumé

    FaitDonnéeSource
    Part de l’alimentation dans le budget des ménages55 % en moyenneOCDE
    Dépendance des ménages aux marchés2/3 de l’approvisionnement alimentaireOCDE
    Écarts de prix dans une même ville50 à 75 % (Kinshasa)Min. Économie RDC / App Talo
    Couverture des systèmes de suivi existants85 % céréales uniquement (PAM)OCDE
    Pénétration mobile en Côte d’Ivoire181 %ARTCI
    Couverture mobile en Afrique subsaharienne87 %GSMA 2024
    Utilisation effective d’Internet mobile27 %GSMA 2024

    Ce que prixdesmarches.com viendrait changer

    Là où les systèmes actuels publient des bulletins institutionnels trimestriels sur les céréales, prixdesmarches.com pourrait offrir au consommateur ordinaire — sur son téléphone — un accès simple, en temps réel, aux prix de TOUS les produits du quotidien, sur TOUS les marchés de sa ville et de sa région.

    C’est passer d’une logique institutionnelle descendante à une logique citoyenne ascendante : ce sont les consommateurs eux-mêmes qui signalent les prix, et ce sont les consommateurs qui en bénéficient.


    Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Janvier 2026