#2. Les écarts de prix injustifiés entre marchés d’une même ville

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Le constat

Dans les grandes villes d’Afrique francophone — Kinshasa, Abidjan, Dakar, Douala, Cotonou — un même produit, d’une même marque, peut se vendre à des prix radicalement différents d’un marché à l’autre, parfois à quelques kilomètres de distance. Ces écarts ne sont pas des variations marginales : ils peuvent atteindre 50 à 75 % au sein d’une même agglomération.

Le consommateur, faute d’information, n’a aucun moyen de le savoir avant d’acheter. Il paie le prix qu’on lui donne, sans point de comparaison. Cette situation pénalise les ménages les plus vulnérables et profite à ceux qui exploitent l’asymétrie d’information.


Les données qui étayent ce constat

1. Kinshasa : des écarts de 50 à 75 % mesurés par l’État lui-même

En avril 2025, le Vice-Premier ministre et ministre de l’Économie de la RDC, Daniel Mukoko Samba, a officiellement déclaré, données de l’application Talo à l’appui :

« Il est incompréhensible de constater qu’un même produit coûte plus cher à Gombe qu’à Maluku, parfois avec des écarts de 50 à 75 %. »

L’enquête a révélé l’existence de deux grands circuits d’approvisionnement à Kinshasa : l’un passant par l’Angola via le poste frontalier de Lufu (moins cher), l’autre par les voies classiques au port de Matadi (plus cher). Selon que le commerçant s’approvisionne par l’un ou l’autre circuit, les prix au détail varient considérablement — mais le consommateur, lui, ne voit qu’un prix affiché sans contexte.

Source : BETO.CD — RDC : le gouvernement mise sur l’application Talo pour traquer les écarts de prix sur les marchés, 15 avril 2025. beto.cd

Source complémentaire : DeskEco — RDC : le ministère de l’Économie innove avec l’application Talo pour lutter contre la disparité des prix, 15 avril 2025. deskeco.com

2. Le dispositif Talo : 39 produits, 183 marques, 16 sites de collecte

L’application Talo, lancée le 14 janvier 2025, a été progressivement étendue pour couvrir un périmètre significatif à Kinshasa :

  • 39 produits de grande consommation suivis
  • 183 marques référencées
  • 62 types d’opérateurs (supermarchés, marchés, boutiques)
  • 16 sites de collecte, dont les marchés Central, Gambela, Zigida et Liberté
  • Publication d’un Bulletin Talo mensuel restituant les résultats

Le ministère a reconnu que cette application « vient combler un vide de plusieurs années durant lesquelles aucun système structuré de collecte et d’analyse des prix n’était disponible ».

Source : Le Potentiel — Lutte contre la spéculation des prix : le gouvernement mise sur TALO, son nouvel outil numérique, 23 novembre 2025. lepotentiel.cd

3. Des détaillants qui maintiennent artificiellement les prix élevés

Même lorsque les conditions macroéconomiques permettent une baisse (par exemple, l’appréciation du franc congolais en 2025), les écarts persistent. Sur un échantillon de 40 produits de grande consommation suivis sur les marchés de Kinshasa, la baisse moyenne observée n’a été que de –13 %, alors que le gain de change aurait dû produire une baisse bien supérieure.

Les experts du ministère de l’Économie expliquent cette stagnation par « la faible exposition au commerce extérieur et des comportements spéculatifs chez certains détaillants, cherchant à préserver leurs marges ». Des responsables de supermarchés eux-mêmes ont confirmé le phénomène : « Certains détaillants maintiennent les anciens tarifs. L’État doit renforcer le contrôle pour que tout le monde respecte les règles. »

Source : Zoom Eco — Kinshasa : l’appréciation du Franc congolais ne se reflète que partiellement dans les prix du marché, octobre 2025. zoom-eco.net

4. L’absence de collecte de données avant Talo : des rapports qui prenaient des mois

Avant le lancement de Talo, la collecte de prix sur les marchés de RDC se faisait manuellement, sur papier. La cheffe de Bureau de l’Économie nationale à Kinshasa-Est a expliqué que « un rapport mensuel pouvait prendre tout un trimestre à être finalisé » en raison des coupures d’électricité, des difficultés d’équipement et de la lenteur du processus.

Résultat : pendant des années, ni le gouvernement ni les consommateurs n’avaient de visibilité sur les prix réels pratiqués d’un marché à l’autre. C’est cette absence totale de données qui a permis aux écarts de se creuser sans qu’aucun acteur ne puisse les documenter.

Source : Radio Okapi — Le ministère de l’Économie nationale lance l’application Talo pour la surveillance des prix sur les marchés, 16 janvier 2025. radiookapi.net

5. Des écarts frontaliers massifs entre pays voisins

Le phénomène ne se limite pas à l’intérieur d’une ville. Au niveau régional, l’OCDE a documenté des écarts de prix alimentaires dépassant 17 % de la moyenne régionale sur de nombreux segments de frontières en Afrique de l’Ouest. Ces écarts, entre le Ghana et le Burkina Faso, entre la Côte d’Ivoire et le Mali, ne sont pas exploités par le commerce en raison de « coûts de transaction élevés, de la faiblesse des infrastructures de transport et de communication, de la fragmentation des marchés régionaux ».

Pour le carburant, un facteur clé du coût des denrées, les écarts vont du simple au double entre pays de l’UEMOA (par exemple entre le Niger et le Sénégal), selon les données de la BCEAO publiées en décembre 2024.

Sources :

  • OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org
  • Westaf Daily — Prix de l’essence en Afrique de l’Ouest : les disparités qui pèsent sur les économies et la vie quotidienne, mars 2025. westafdaily.com

6. L’alimentation : entre 49 et 71 % du budget selon les pays

D’après la Banque de France, s’appuyant sur des données de la Banque mondiale, la part de l’alimentation dans la consommation en Afrique s’élève en moyenne à 49 %, avec une hétérogénéité marquée allant de 14 % en Afrique du Sud à 71 % au Burundi. Plus cette part est élevée, plus les écarts de prix entre marchés ont un impact dévastateur sur le pouvoir d’achat.

Dans ce contexte, payer 50 % de plus pour le même produit dans un marché situé à quelques kilomètres n’est pas un désagrément : c’est une amputation directe de la capacité des familles à se nourrir.

Source : Banque de France — Prix des matières premières et inflation en Afrique, 2022. banque-france.fr

7. Un commerce alimentaire régional de 10 milliards de dollars largement invisible

Selon les analyses de l’OCDE et de l’AOCTAH (Association Ouest Africaine du Commerce Transfrontalier), le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest représente environ 10 milliards de dollars par an, soit six fois plus que ce que les statistiques officielles enregistrent.

Ce commerce « nourrit des millions de personnes, soutient les revenus de milliers de ménages et renforce la résilience des communautés face aux crises alimentaires et climatiques ». Mais il reste largement informel et non documenté — ce qui signifie que les prix qui en résultent sont totalement opaques.

Source : AOCTAH — Commerce transfrontalier en Afrique de l’Ouest : une nécessité encore sous-estimée, 2025. aocta-wacta.net


En résumé

FaitDonnéeSource
Écarts de prix dans une même ville (Kinshasa)50 à 75 % sur un même produitMin. Économie RDC / Talo
Nombre de produits suivis par Talo39 produits, 183 marques, 16 sitesLe Potentiel / Min. Économie RDC
Répercussion des gains de change sur les prixSeulement –13 % au lieu du double attenduZoom Eco / Min. Économie RDC
Écarts de prix alimentaires aux frontières> 17 % de la moyenne régionaleOCDE
Part de l’alimentation dans le budget49 % en moyenne (jusqu’à 71 %)Banque de France / Banque mondiale
Commerce alimentaire intra-régional~10 milliards $/an (6x les stats officielles)OCDE / AOCTAH
Délai d’un rapport de prix avant TaloUn trimestre pour un rapport mensuelRadio Okapi

Ce que prixdesmarches.com viendrait changer

Aujourd’hui, le seul exemple de suivi numérique des prix au détail en Afrique francophone est l’application Talo en RDC — et c’est un outil gouvernemental, pas un service citoyen. Il est conçu pour les agents de contrôle de l’État, pas pour la ménagère qui veut savoir où acheter moins cher.

prixdesmarches.com inverserait la logique :

  • Pour le consommateur : voir en un clic les prix d’un produit sur tous les marchés de sa ville, et choisir où acheter.
  • Pour le commerçant honnête : se différencier par la transparence et attirer les clients qui comparent.
  • Pour la régulation : fournir aux autorités des données en temps réel, plus riches et plus rapides que les systèmes manuels actuels.

L’écart de prix de 50 à 75 % documenté à Kinshasa n’existerait pas si les consommateurs avaient l’information. La transparence est le premier levier de régulation.


Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Février 2026

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