prixdesmarches.com
Le constat
En Afrique de l’Ouest et du Centre, les prix alimentaires suivent un cycle saisonnier violent et prévisible : ils s’effondrent à la récolte (faute de stockage, les producteurs bradent), puis explosent pendant la soudure (faute de stocks, les commerçants imposent leurs prix). Ce cycle détruit de la valeur aux deux extrémités : le producteur vend à perte quand il y a abondance, le consommateur paie au prix fort quand il y a rareté.
Le paradoxe est total : ce cycle est prévisible, mais personne ne dispose de l’information en temps réel pour l’anticiper. Ni le producteur (qui ne sait pas quand vendre), ni le consommateur (qui ne sait pas quand acheter ni où), ni les décideurs (qui reçoivent des rapports trimestriels quand ils auraient besoin de données hebdomadaires).
Les données qui étayent ce constat
1. 20 millions de tonnes de nourriture perdues par an : 4 milliards de dollars
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a alerté que « dans les semaines qui suivent la récolte, l’Afrique subsaharienne perd à elle seule 20 millions de tonnes de nourriture par an, ce qui représente une valeur de plus de 4 milliards de dollars ». Le PAM identifie le « nerf du problème » dans la surproduction saisonnière : au moment de la récolte, les marchés sont inondés de produits que personne ne peut ni stocker, ni transformer, ni acheminer à temps.
Ce chiffre ne concerne que les grains. À l’échelle globale de l’agriculture africaine, les pertes post-récolte représentent 37 % de la production, soit une valeur estimée à 48 milliards de dollars — l’équivalent du PIB du Ghana en 2017.
Sources :
- Jeune Afrique — Afrique de l’Ouest : quatre milliards de dollars de produits agricoles gâchés par an, février 2022. jeuneafrique.com
- Willagri — Les pertes post-récolte en Afrique représentent 37 % de la production, juillet 2019. willagri.com
2. Pays par pays : le gaspillage saisonnier en chiffres concrets
Le phénomène n’est pas abstrait. Il se traduit par des pertes massives et documentées, produit par produit, pays par pays :
Sénégal — Oignon : sur 450 000 tonnes cultivées chaque année, un tiers se perd (150 000 tonnes) du fait de mauvaises conditions de conservation. Résultat : le pays doit importer régulièrement des oignons d’Europe alors qu’il en produit assez.
Côte d’Ivoire — Mangue : 100 000 tonnes de mangues pourrissent annuellement. Pendant la saison (mars-mai), les mangues sont surabondantes et bradées ; le reste de l’année, elles sont rares et chères, voire indisponibles.
Nigeria — Tomate : 45 % des tomates récoltées sont perdues chaque année. Dans le même temps, l’usine de transformation de tomates Dangote à Kano (20 millions de dollars d’investissement) peine à s’approvisionner hors période de récolte.
Nigeria — Racines et tubercules : 50 à 60 % de la production de racines et tubercules et plus de 50 % des fruits et légumes sont perdus en raison de mauvaises pratiques de stockage.
Sources :
- Jeune Afrique — Afrique de l’Ouest : quatre milliards de dollars de produits agricoles gâchés par an, février 2022. jeuneafrique.com
- Agence Ecofin — Les pertes post-récoltes, un mal africain dont on connaît pourtant les remèdes. agenceecofin.com
3. La période de soudure : un cycle annuel de crise des prix
La soudure est la période qui précède les nouvelles récoltes (typiquement juin-août au Sahel), durant laquelle les stocks de la récolte précédente sont épuisés. C’est un phénomène parfaitement prévisible — il se produit chaque année, aux mêmes dates, avec la même mécanique.
FEWS NET documente systématiquement l’impact de la soudure sur les prix. En mai 2022, le réseau alertait que « de nouveaux records de prix sont attendus dans la plupart des zones du Sahel » pendant la soudure, en raison de « l’épuisement saisonnier des stocks, du Ramadan, des approvisionnements inférieurs à la moyenne, et de la dépendance accrue du marché ».
Au Mali, les données de décembre 2024 montrent que même après les récoltes, en pleine période post-récolte censée être favorable, les prix restaient supérieurs à la moyenne quinquennale de +49 % à Mopti et +137 % à Ménaka — preuve que le cycle saisonnier seul n’explique pas tout, et que la spéculation amplifie la volatilité.
Sources :
4. Des capacités de stockage couvrant moins de 30 % de la production
Pourquoi la surproduction saisonnière se transforme-t-elle en pertes massives plutôt qu’en stocks pour les mois difficiles ? La réponse est structurelle : selon la Banque mondiale, les capacités de stockage en Afrique subsaharienne couvrent moins de 30 % de la production annuelle.
Les chaînes d’approvisionnement fonctionnent selon le modèle du « juste-à-temps », sans stocks tampons pour absorber les chocs. Résultat :
- ~40 % des denrées périssables sont perdues chaque année après récolte
- ~20 % des autres produits alimentaires subissent le même sort
Ce déficit de stockage crée mécaniquement la volatilité des prix : trop de produits en période de récolte (prix qui s’effondrent), pas assez en période de soudure (prix qui explosent).
Source : Agence Ecofin — Le stockage alimentaire, un maillon faible des chaînes d’approvisionnement en Afrique subsaharienne, septembre 2025. agenceecofin.com
5. Seulement 5 % des terres irriguées : une agriculture prisonnière des saisons
L’OCDE souligne dans son étude sur les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest que « l’Afrique est la région du monde qui affiche le plus faible pourcentage de terres cultivées irriguées : 5 %, contre plus de 40 % en Asie ».
Cette dépendance quasi-totale à l’agriculture pluviale signifie que la production est concentrée sur quelques mois de l’année. En Asie, l’irrigation permet « de produire plusieurs récoltes par an et garantit aux agriculteurs de travailler toute l’année ». En Afrique de l’Ouest, la production est saisonnière, les pics de production créent des pics de surplus, et ces surplus se transforment en pertes faute de stockage et de transformation.
La volatilité des prix n’est donc pas un accident : c’est la conséquence mécanique d’une production saisonnière sans infrastructure de lissage.
Source : OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org
6. L’inélasticité de la demande : un amplificateur de la volatilité
L’OCDE explique également un mécanisme fondamental : « l’inélasticité de la demande alimentaire accentue encore davantage la dynamique de hausse des prix, avec une demande légèrement excédentaire par rapport à l’offre entraînant une hausse plus que proportionnelle des prix ».
En clair : les gens doivent manger. Quand l’offre baisse de 10 %, les prix n’augmentent pas de 10 % — ils augmentent de 20 %, 30 %, voire plus, parce que la demande ne peut pas baisser. C’est exactement ce que documentent les données FEWS NET : des écarts de +49 % à +137 % par rapport à la moyenne, pour des baisses de disponibilité bien plus modérées.
Sans information sur les prix en temps réel, le consommateur ne peut ni anticiper ces pics, ni chercher des alternatives, ni se déplacer vers des marchés moins chers.
Source : OCDE — Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Thomas Allen. wathi.org
7. Production +160 %, insécurité alimentaire +60 % : le paradoxe africain
La Banque mondiale a documenté un paradoxe frappant : « la production alimentaire en Afrique a augmenté de 160 % au cours des trente dernières années, mais la population souffrant d’insécurité alimentaire n’a cessé de croître, notamment de 60 % rien qu’au cours de la dernière décennie ». Aujourd’hui, 58 % des Africains sont en situation d’insécurité alimentaire, soit le double de la moyenne mondiale.
Ce paradoxe confirme que le problème n’est pas la quantité produite, mais la manière dont cette production est distribuée, stockée, valorisée et vendue. Les prix sont le signal central de ce système — et quand ce signal est opaque, brouillé, ou manipulé, c’est tout le système qui dysfonctionne.
Source : Banque mondiale — La voie vers la sécurité alimentaire : des investissements ciblés dans les transports, mai 2025. banquemondiale.org
En résumé
| Fait | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Pertes post-récolte (grains, Afrique subsaharienne) | 20 millions de tonnes/an = 4 milliards $ | PAM / Jeune Afrique |
| Pertes post-récolte (tous produits, Afrique) | 37 % de la production = 48 milliards $ | Willagri / FAO / Banque mondiale |
| Oignons perdus au Sénégal | 150 000 tonnes/an (1/3 de la production) | Jeune Afrique |
| Mangues pourries en Côte d’Ivoire | 100 000 tonnes/an | Jeune Afrique |
| Tomates perdues au Nigeria | 45 % de la récolte annuelle | Jeune Afrique |
| Racines/tubercules perdus au Nigeria | 50 à 60 % de la production | Agence Ecofin |
| Capacités de stockage vs production | < 30 % de la production annuelle | Banque mondiale / Agence Ecofin |
| Denrées périssables perdues après récolte | ~40 % | Banque mondiale |
| Terres irriguées en Afrique | 5 % (vs 40 % en Asie) | OCDE |
| Hausse production alimentaire (30 ans) | +160 % | Banque mondiale |
| Hausse insécurité alimentaire (10 ans) | +60 % | Banque mondiale |
| Africains en insécurité alimentaire | 58 % de la population | Banque mondiale |
Ce que prixdesmarches.com apporterait face à la volatilité saisonnière
La volatilité saisonnière ne peut pas être supprimée — elle est inhérente à l’agriculture pluviale. Mais elle peut être rendue visible, prévisible et exploitable par l’information.
Pour le consommateur : voir en temps réel que le prix de la tomate a doublé en trois semaines sur son marché habituel, mais qu’un marché à 5 km propose encore l’ancien prix, ou qu’un produit de substitution est disponible à meilleur tarif.
Pour le producteur : consulter les prix pratiqués sur différents marchés avant de décider où et quand vendre, plutôt que de brader sa production au premier intermédiaire qui se présente.
Pour les transformateurs : identifier les moments de surproduction saisonnière (mangues en mars-avril, tomates en saison des pluies) où les prix sont au plus bas, pour acheter et transformer à moindre coût.
Pour les décideurs : disposer de données hebdomadaires ou quotidiennes, par marché et par produit, plutôt que de rapports trimestriels en PDF arrivant des mois après les faits.
L’information sur les prix en temps réel ne résout pas le déficit de stockage ou d’irrigation. Mais elle permet à chaque acteur de la chaîne de prendre de meilleures décisions, ce qui réduit mécaniquement les pertes, lisse les prix et améliore l’accès alimentaire.
Un producteur sénégalais qui sait que l’oignon se vend 300 FCFA/kg à Dakar et 150 FCFA/kg sur son marché local n’a pas besoin qu’un gouvernement lui dise quoi faire — il prend un camion pour Dakar. Mais encore faut-il qu’il ait l’information.
Document préparé dans le cadre du projet prixdesmarches.com — Février 2026
Laisser un commentaire