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Le problème en une phrase
Les décideurs politiques, les organisations humanitaires et les acteurs économiques d’Afrique de l’Ouest et centrale prennent des décisions engageant des milliards de dollars et affectant des millions de vies sur la base de données de prix alimentaires incomplètes, obsolètes, collectées manuellement, publiées avec des semaines ou des mois de retard, et qui ignorent 85 % des échanges commerciaux réels de la région.
1. Les systèmes existants : un bilan structurellement insuffisant
1.1. Des systèmes d’information de marché qui « n’ont pas répondu aux attentes »
Les Systèmes d’Information de Marché (SIM) ont été introduits en Afrique subsaharienne dans les années 1980, dans le cadre des politiques de libéralisation. L’objectif était de rendre les marchés plus transparents en collectant et diffusant des informations sur les prix agricoles. L’Agence Française de Développement (AFD), dans une étude de référence publiée en 2012, dresse un bilan sans appel de cette première génération :
« Malgré l’engouement de ses promoteurs, les SIM agricoles n’ont pas répondu aux attentes, comme en témoigne le bilan très mitigé des SIM en Afrique, en Asie et en Amérique latine dressé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à la fin des années 1990. »
Source : AFD, Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne — De la première à la deuxième génération, Focales n°14, juin 2012 — Lien
L’étude identifie des faiblesses structurelles persistantes : erreurs nombreuses dans la spécification des données collectées par les agents enquêteurs, diffusion difficile (certains SIM ne parviennent pas à utiliser régulièrement les services des radios pour atteindre les opérateurs du marché), et surtout une incapacité chronique à mettre les informations à disposition du public cible « en temps voulu ». L’étude conclut que ces problèmes « affectent la fiabilité de l’information diffusée par les SIM ».
1.2. Le PAM : la base la plus exhaustive… mais centrée sur les céréales
Le Programme alimentaire mondial (PAM), via son système d’Analyse et cartographie de la vulnérabilité (VAM), opère l’une des bases de données les plus complètes de la région : 361 marchés suivis dans 16 pays d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, l’OCDE souligne une limite majeure :
« 85 % des séries de prix concernent les céréales et les grains. »
Or, le système alimentaire ouest-africain s’est profondément diversifié. Les ménages consomment des produits variés — légumes, fruits, tubercules, protéines animales, produits transformés — dont les prix ne sont tout simplement pas suivis de manière systématique.
L’OCDE recommande explicitement que « les décideurs politiques doivent revoir les systèmes de suivi des prix afin qu’ils intègrent à la fois le large éventail de produits alimentaires consommés et les moyens financiers des ménages ».
Source : Thomas Allen, OCDE, Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, Notes ouest-africaines, 2020 — Lien
1.3. Le RESIMAO : 390 marchés, des bulletins trimestriels en PDF
Le Réseau des systèmes d’information des marchés en Afrique de l’Ouest (RESIMAO) fédère 9 SIM publics nationaux (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Togo). Il couvre 390 marchés ruraux et urbains. Les prix sont actualisés hebdomadairement et publiés dans des bulletins régionaux de périodicité trimestrielle, en format PDF.
Un décideur confronté à une flambée soudaine des prix du riz sur un marché donné doit donc attendre la publication du prochain bulletin trimestriel — au format PDF — pour en avoir confirmation officielle. Dans un contexte où les prix alimentaires peuvent bondir de 20 à 30 % en quelques semaines, ce délai est structurellement inadapté à la prise de décision réactive.
Source : Inter-réseaux, RESIMAO — Réseau des systèmes d’information des marchés en Afrique de l’Ouest — Lien
1.4. Le PREGEC et le Cadre Harmonisé : 4 réunions par an pour 400 millions de personnes
Le Dispositif régional de Prévention et de Gestion des Crises Alimentaires (PREGEC), animé par le CILSS dans le cadre du Réseau de prévention des crises alimentaires (RPCA), constitue le mécanisme régional de référence. Il organise 4 consultations techniques régionales par an (mars, juin, septembre, novembre), au cours desquelles les experts analysent la situation alimentaire, les résultats de la campagne agropastorale et les prix des marchés.
Le Cadre Harmonisé, outil d’analyse de la sécurité alimentaire utilisé dans 18 pays, produit ses classifications deux fois par an : une analyse de la situation courante (généralement en novembre, après les récoltes) et une projection pour la période de soudure (juin-août).
Autrement dit : pour une région de plus de 400 millions d’habitants, où les prix alimentaires fluctuent quotidiennement et où 58 % de la population est en insécurité alimentaire, le système d’alerte le plus structuré produit une photographie de la situation deux fois par an.
Sources :
- CILSS, Le cycle PREGEC — Lien
- OCDE/CSAO, Dispositif PREGEC — RPCA — Lien
- Cadre Harmonisé / IPC — Lien
2. L’effondrement du système de surveillance commerciale (2022-2024)
La situation, déjà insuffisante, s’est dramatiquement aggravée. En janvier 2025, des chercheurs de l’OCDE, de la CEDEAO et du CILSS alertent dans The Conversation sur l’effondrement du principal système de surveillance du commerce alimentaire en Afrique de l’Ouest.
2.1. La base de données unique qui a cessé d’exister
À partir de 2013, le CILSS avait développé une base de données couvrant plus de 320 marchés le long de 10 corridors commerciaux, de la Guinée et du Sénégal à l’ouest au Nigeria à l’est. Cette base était « unique sur le continent africain » car elle intégrait à la fois le commerce formel et informel.
Le financement par l’USAID a pris fin en 2019. La collecte a été transférée à un projet financé par le FIDA, qui couvrait 17 pays. Mais cette initiative « a malheureusement pris fin en 2022 (produits agricoles) et 2024 (bétail) ». Les chercheurs concluent que cette cessation « a profondément affecté la capacité des chercheurs à mesurer l’impact des changements structurels et politiques qui touchent la région ».
Source : The Conversation, Afrique de l’Ouest : l’effondrement du système de surveillance commerciale met en péril la sécurité alimentaire, janvier 2025 — Lien
2.2. Les exportations réelles : 12 fois les chiffres officiels
L’ampleur de l’angle mort est vertigineuse. Les mêmes chercheurs estiment que les exportations régionales de bétail du Mali, du Niger et du Burkina Faso « devraient avoisiner le milliard de dollars américains si l’on tient compte du commerce non déclaré, contre 80 millions de dollars américains selon les statistiques officielles ».
Un écart de facteur 12 entre la réalité économique et les données sur lesquelles les décideurs fondent leurs politiques.
Source : The Conversation, ibid.
3. L’angle mort massif : 85 % du commerce alimentaire invisible
3.1. Le chiffre central
Selon l’OCDE et l’AOCTAH (Association ouest-africaine pour le commerce transfrontalier des produits agroforestiers, pastoraux et halieutiques), le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest représente environ 10 milliards de dollars par an. Ce chiffre est « environ six fois plus que ce que reflètent les chiffres officiels ». Et « près de 85 % de ces échanges échappent aux systèmes d’enregistrement classiques ».
L’AOCTAH conclut : « Cette invisibilité n’est pas anodine : elle contribue à la marginalisation de ce commerce dans les politiques publiques, alors même qu’il constitue l’un des principaux mécanismes d’approvisionnement, de création de valeur et de stabilisation économique dans la région. »
Source : AOCTAH/OCDE, Commerce transfrontalier en Afrique de l’Ouest : une nécessité encore sous-estimée, janvier 2025 — Lien
3.2. Confirmation au plus haut niveau international
La Commissaire de la CEDEAO chargée des affaires économiques et de l’agriculture, Massandjé Touré-Litsé, a elle-même déploré le fait que « les données officielles indiquent un commerce insignifiant au sein de l’Afrique de l’Ouest, malgré les efforts de la CEDEAO ».
Afreximbank qualifie le commerce transfrontalier informel d’« activité économique dominante à travers l’Afrique », estimant qu’il représente « environ 40 milliards de dollars » au niveau continental, « mais qu’il est souvent ignoré dans les statistiques officielles en raison de son caractère informel ».
La Commission économique pour l’Afrique (CEA) de l’ONU confirme : « Les statistiques commerciales officielles tiennent souvent compte du commerce formel et laissent de côté le commerce informel, ce qui conduit à une sous-estimation du commerce intra-africain. »
Sources :
- CEA/ONU, Repenser le commerce transfrontalier informel en Afrique, novembre 2023 — Lien
- CEA/ONU, Les données du commerce informel sont essentielles pour un suivi précis du commerce intra-africain, avril 2022 — Lien
3.3. Pas de méthode, pas de définition
Plus alarmant encore : en 2023, après des années de discussions, les experts internationaux reconnaissent qu’il « n’existe pas à ce jour de méthodes convenues pour mesurer avec précision le niveau du commerce transfrontalier informel en Afrique » et qu’il n’y a « pas de définition universellement acceptée » de ce commerce.
On ne peut pas piloter ce qu’on ne mesure pas. Et on ne mesure pas ce qu’on n’a même pas défini.
Source : Agence Ecofin, La CEA veut améliorer la collecte de données sur le commerce informel transfrontalier en Afrique, mai 2023 — Lien
4. Les conséquences concrètes pour les décideurs
4.1. Des politiques fondées sur des données erronées
Quand les statistiques officielles indiquent 80 millions de dollars d’exportations de bétail là où la réalité est de 1 milliard, les politiques d’investissement dans les infrastructures pastorales, les corridors de transhumance et les marchés à bétail sont calibrées sur un dixième de l’activité réelle. Les budgets sont sous-dimensionnés. Les priorités sont mal identifiées.
Quand 85 % des échanges alimentaires régionaux sont invisibles, les politiques commerciales (interdictions d’exportation, droits de douane, accords bilatéraux) sont élaborées sur une fraction de la réalité. Le PREGEC lui-même recommande aux gouvernements de « maintenir et renforcer la veille informationnelle sur les marchés afin de mieux anticiper et maîtriser les hausses atypiques de prix » — preuve que le système actuel est reconnu comme insuffisant par ses propres opérateurs.
Source : Nzara News, Bilan et perspectives agricoles et alimentaires 2021-2022 au Sahel et en Afrique de l’Ouest, décembre 2021 — Lien
4.2. Des crises détectées trop tard
Le cycle PREGEC — 4 réunions par an — signifie qu’entre deux analyses régionales, il s’écoule en moyenne 3 mois. Or, les crises alimentaires se développent en quelques semaines. En mai 2022, le PREGEC avertissait que « 23,7 millions de personnes ont besoin d’assistance actuellement, et ce chiffre pourrait atteindre 33,4 millions pendant la période de soudure prochaine (juin-août 2022) ». L’alerte était donnée en novembre 2021 pour une crise projetée en juin 2022 — un délai de 7 mois durant lequel les prix continuaient de monter sans suivi en temps réel accessible aux décideurs locaux.
En juin 2024, le PREGEC constatait encore que « les prix des denrées alimentaires restent très élevés par rapport à la moyenne des cinq dernières années dans tous les pays » — une situation qui perdurait depuis 2021, année après année, sans que le rythme des analyses permette une réponse plus rapide.
Sources :
- CILSS, Avis PREGEC, Abidjan, juin 2024 — Lien
- Nzara News, ibid.
4.3. Des initiatives fragmentées et à couverture limitée
Des innovations émergent, mais elles illustrent par leur fragmentation même l’ampleur du problème. L’application Ki@, développée au Bénin pour le riz et le maïs, couvre 6 marchés dans 6 communes du nord du pays. Le RESIMAO couvre 390 marchés dans 9 pays. D’autres initiatives privées (AgroMarket, iCow, mAgri) proposent des alertes SMS ou des interfaces web, mais avec des couvertures géographiques et des produits limités.
Un article de L’Agriculture Ivoirienne note que « certains de ces acteurs publient des bulletins mensuels, souvent disponibles en PDF ou par courrier aux coopératives », et que les plateformes internationales de suivi des cours sont « souvent en anglais et orientées vers les marchés mondiaux » — inaccessibles pour un conseiller agricole de Korhogo ou un maire de Mopti.
Sources :
- Agence Ecofin, L’application mobile Ki@ aide à faire des arbitrages éclairés sur les marchés du riz et de maïs au Bénin, mai 2025 — Lien
- L’Agriculture Ivoirienne, Prix des produits agricoles : où suivre l’évolution du marché en temps réel ?, juillet 2025 — Lien
5. La donnée fiable : un enjeu d’intérêt général
Le Journal du Net posait le diagnostic en ces termes : « La donnée fiable est le point de départ de l’information, elle-même base de toute rationalité économique. Indispensable aux investisseurs, naturellement averses à l’inconnue et donc au risque, elle constitue le point de départ de toute décision stratégique et de l’évaluation des résultats. Seules des données macroéconomiques de confiance ou des indicateurs de développement social transparents permettent par exemple de juger l’efficacité d’une politique publique ou fiscale. Leur fiabilisation apparaît dès lors comme une mission d’intérêt général. »
Et de constater que « la recherche, l’organisation et l’analyse de ces données est bien souvent le fruit d’acteurs privés en Afrique. Fondations, services dédiés d’entreprises ou organismes spécialisés en intelligence économique, viennent pallier les lacunes dans la collecte, la fiabilisation et la mise à disposition de données au caractère public. »
Source : Journal du Net, Système d’information en Afrique : à la recherche de la donnée fiable, août 2016 — Lien
L’OCDE, dans sa note sur les prix alimentaires, insiste sur le fait que « les prix sont aujourd’hui, plus que jamais, un facteur déterminant de l’accès à l’alimentation alors que les ménages dépendent des marchés pour deux tiers de leurs approvisionnements ». Quand le facteur le plus déterminant de l’accès à l’alimentation — le prix — est mesuré de manière aussi lacunaire, c’est tout le système de sécurité alimentaire qui opère à l’aveugle.
Source : Inter-réseaux/OCDE, Notes ouest-africaines : Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest, octobre 2020 — Lien
6. Ce que prixdesmarches.com change dans cette équation
La plateforme ne prétend pas remplacer les systèmes institutionnels. Elle les complète là où ils sont structurellement défaillants : la fréquence, la granularité et l’accessibilité des données de prix.
Ce qui existe aujourd’hui :
- Des analyses régionales 2 à 4 fois par an (Cadre Harmonisé, PREGEC)
- Des bulletins trimestriels en PDF (RESIMAO)
- Des séries de prix concentrées à 85 % sur les céréales (PAM/VAM)
- 85 % du commerce alimentaire régional invisible dans les statistiques
- Un système de surveillance commerciale qui s’est effondré en 2022-2024
- Des initiatives numériques fragmentées couvrant quelques marchés et quelques produits
Ce que prixdesmarches.com apporte :
- Des prix collectés en continu, accessibles en temps réel
- Une couverture multi-produits (pas seulement les céréales)
- Une granularité au niveau du marché individuel, pas de la région
- Des données ouvertes que tout décideur — maire, préfet, directeur régional, ONG, bailleur — peut consulter sans attendre un rapport PDF trimestriel
- Un historique permettant de détecter les tendances et les anomalies avant qu’elles ne deviennent des crises
Pour un directeur régional de l’agriculture qui doit arbitrer entre deux zones pour déployer un stock tampon, les données du PREGEC lui disent où en était la situation il y a 3 mois. Les données de prixdesmarches.com lui disent où en est la situation maintenant.
Pour un bailleur international qui doit calibrer une réponse d’urgence, les séries de prix en temps réel permettent de mesurer la vitesse de détérioration et l’ampleur géographique d’une crise — pas d’attendre le prochain cycle d’analyse semestriel.
Pour un élu local qui doit décider s’il faut alerter les autorités nationales d’une flambée de prix sur son territoire, une plateforme accessible depuis un téléphone remplace des semaines d’attente de données qui, souvent, n’arrivent jamais à son niveau.
Tableau récapitulatif des faits et sources
| Fait | Donnée | Source |
|---|---|---|
| SIM de 1ère génération | « N’ont pas répondu aux attentes » (FAO) | AFD, Focales n°14, 2012 |
| Couverture PAM/VAM | 361 marchés, 16 pays, mais 85 % céréales | OCDE/Thomas Allen, 2020 |
| RESIMAO | 390 marchés, 9 pays, bulletins trimestriels PDF | Inter-réseaux |
| PREGEC | 4 réunions techniques/an | CILSS/RPCA |
| Cadre Harmonisé | Analyse 2 fois/an (novembre + projection soudure) | IPC/Cadre Harmonisé |
| Base de données CILSS | 320+ marchés, 10 corridors — collecte cessée 2022-2024 | The Conversation, jan. 2025 |
| Commerce informel | 85 % des échanges alimentaires régionaux | OCDE/AOCTAH, 2025 |
| Commerce alimentaire réel | ~10 milliards $/an (6x les stats officielles) | OCDE/AOCTAH |
| Exportations bétail réelles | ~1 milliard $ vs 80 M$ officiels (facteur 12) | The Conversation, 2025 |
| ICBT continental | ~40 milliards $ ignorés des statistiques | Afreximbank/CEA, 2023 |
| Méthodologie ICBT | Aucune méthode ni définition convenue | CEA/Agence Ecofin, 2023 |
| Personnes en besoin d’assistance | 23,7 à 33,4 millions (2022) | PREGEC/CILSS |
| Prix vs moyenne quinquennale | « Très élevés dans tous les pays » depuis 2021 | PREGEC, juin 2024 |
| Dépendance marchés | 2/3 des approvisionnements des ménages | OCDE, 2020 |
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