Rendre visibles les prix que personne ne voit
En Afrique de l’Ouest et Centrale, des centaines de millions de personnes se rendent chaque jour au marché sans aucun moyen de savoir si le prix qu’on leur propose est juste. Pas de comparateur, pas de référentiel, pas d’historique. Juste un prix annoncé — à prendre ou à laisser.
Ce n’est pas un simple inconfort. C’est un problème économique majeur.
L’alimentation représente en moyenne 40 à 55 % du budget des ménages de la région — contre 10 à 15 % en Europe. Plus des deux tiers de l’approvisionnement alimentaire passe désormais par les marchés. Et pourtant, sur un même produit, dans une même ville, les écarts de prix peuvent atteindre 50 à 75 %, comme l’a révélé l’application gouvernementale Talo à Kinshasa en 2025.
Le consommateur paie sans savoir. Le producteur vend sans savoir. Le seul qui sait, c’est l’intermédiaire.
Le problème que nous attaquons
Pour le consommateur, l’opacité des prix signifie payer plus cher que nécessaire, chaque jour, sans recours. Dans des pays où chaque variation de prix affecte directement la capacité des familles à manger, cette absence d’information a des conséquences concrètes et immédiates.
Pour le producteur, l’asymétrie d’information est encore plus brutale. La recherche académique a documenté que les petits agriculteurs, faute de connaître les prix réels sur les marchés urbains, vendent leurs récoltes à des collecteurs itinérants qui fixent le prix. Résultat : le producteur ne reçoit que 30 à 40 % du prix final payé par le consommateur. Les intermédiaires captent le reste.
Pour les décideurs, les données de prix disponibles sont incomplètes, obsolètes et publiées avec des semaines, voire des mois de retard. Le principal système régional de suivi consacre 85 % de ses séries de prix aux seules céréales. Les bulletins sont trimestriels, en PDF, inaccessibles au citoyen ordinaire. Et 85 % du commerce alimentaire régional — estimé à 10 milliards de dollars par an — échappe totalement aux statistiques officielles.
Ce que nous faisons
prixdesmarches.com est une plateforme citoyenne de transparence des prix alimentaires. Elle permet à chaque consommateur, producteur, commerçant et décideur de consulter — et de signaler — les prix pratiqués sur les marchés, en temps réel, depuis un simple téléphone.
Notre approche repose sur trois principes :
La transparence comme levier de régulation. Quand un consommateur peut voir que le kilo de riz coûte 500 FCFA au marché A et 750 FCFA au marché B à quelques kilomètres, il fait son choix. Quand des milliers de consommateurs font la même chose, les prix s’alignent naturellement — sans intervention de l’État, sans amende, sans brigade de contrôle.
L’information ascendante, pas descendante. Les systèmes existants sont conçus pour les institutions. Nous construisons un outil pour les citoyens. Ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui signalent les prix, et ce sont eux qui en bénéficient.
La couverture réelle, pas symbolique. Pas seulement les céréales : tous les produits du quotidien. Pas seulement un pays : 17 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale. Pas des bulletins trimestriels : des données accessibles en continu.
Pourquoi c’est urgent
La région fait face à une convergence de vulnérabilités qui rend la transparence des prix plus nécessaire que jamais.
L’Afrique subsaharienne importe sa nourriture à hauteur de 65 milliards de dollars par an, et chaque crise mondiale — guerre en Ukraine, restrictions d’exportation indiennes sur le riz, dépréciation monétaire — se traduit en inflation alimentaire amplifiée pour des populations déjà fragilisées. Aujourd’hui, 58 % des Africains sont en situation d’insécurité alimentaire, alors même que la production du continent a augmenté de 160 % en trente ans.
Ce paradoxe confirme que le problème n’est pas la quantité produite. C’est la manière dont cette production est distribuée, stockée, valorisée — et vendue. Les prix sont le signal central de ce système. Quand ce signal est opaque, brouillé ou manipulé, c’est tout le système qui dysfonctionne.
Les prix alimentaires en Afrique de l’Ouest sont structurellement supérieurs de 30 à 40 % à ceux observés dans des régions du monde au niveau de revenu comparable. Une partie de ce surcoût est imputable à l’opacité informationnelle qui permet aux intermédiaires de capter des marges excessives, et qui empêche les acteurs du marché d’arbitrer efficacement entre approvisionnement importé et approvisionnement régional.
Ce que dit la recherche
L’impact de l’information sur les prix est prouvé. L’économiste Jenny Aker (Tufts University) a démontré que la simple introduction de la téléphonie mobile au Niger a réduit la dispersion des prix des céréales entre marchés de 10 à 16 %. En Ouganda, les agriculteurs ayant accès à un système d’information de marché ont vu leurs prix de vente augmenter de 5 à 15 %. Une méta-analyse portant sur 20 études, dont 15 en Afrique subsaharienne, mesure un impact moyen de +6 % de revenu et +6 % de rendement pour les producteurs informés.
L’information ne résout pas tout. Elle ne construit pas de routes, ne finance pas d’entrepôts, n’installe pas de systèmes d’irrigation. Mais elle permet à chaque acteur de la chaîne de prendre de meilleures décisions. Et de meilleures décisions, à grande échelle, réduisent les pertes, lissent les prix et améliorent l’accès alimentaire.
Pourquoi maintenant
L’infrastructure pour atteindre les consommateurs existe. La pénétration de la téléphonie mobile dépasse 181 % en Côte d’Ivoire. Le Sénégal compte plus de 21 millions d’abonnements Internet. En Afrique subsaharienne, 87 % de la population est couverte par un réseau mobile.
Ce qui manquait, ce n’était pas la technologie. C’était le service.
Quarante ans de systèmes d’information de marché institutionnels ont échoué à rendre les prix accessibles au citoyen ordinaire. Les SIM de première génération étaient trop lents, trop coûteux et trop centralisés. Les initiatives de deuxième génération, comme Esoko au Ghana, ont démontré l’impact mais n’ont pas trouvé de modèle économique viable. Les systèmes de surveillance commerciale les plus ambitieux se sont effondrés entre 2022 et 2024 faute de financement.
prixdesmarches.com tire les leçons de ces échecs : fréquence quotidienne au lieu de trimestrielle, couverture transfrontalière au lieu de silos nationaux, accès libre et gratuit au lieu de modèle par abonnement, technologie au lieu de main-d’œuvre, comparaison et contexte au lieu de données brutes.
Notre conviction
La spéculation prospère dans l’obscurité. La transparence l’étouffe.
Un producteur sénégalais qui sait que l’oignon se vend 300 FCFA/kg à Dakar et 150 FCFA/kg sur son marché local n’a pas besoin qu’un gouvernement lui dise quoi faire — il prend un camion pour Dakar. Mais encore faut-il qu’il ait l’information.
Une ménagère de Kinshasa qui peut voir que le même produit coûte 50 % moins cher à 5 km de chez elle ne se laissera plus imposer un prix injustifié.
Un maire confronté à une flambée des prix sur son territoire n’attendra plus des semaines la publication d’un bulletin PDF pour alerter les autorités.
L’accès à l’information sur les prix a été qualifié de « droit économique fondamental » pour les producteurs. Nous pensons qu’il l’est aussi pour les consommateurs.
prixdesmarches.com, c’est le pouvoir de vérifier ce que vous payez.